Lecture autour de Dino Campana

Cher-e-s ami-e-s de la poésie, de la langue italienne et de la traduction,

Mardi 13 décembre à 19h, j’aurai le grand plaisir de lire, en compagnie de Christophe Mileschi, des extraits de la poésie de Dino Campana et de la traduction à laquelle Christophe et moi avons passionnément oeuvré.

Si vous aimez Campana, venez !
Et si vous ne le connaissez pas, venez aussi ! Sa poésie fascinante est d’une intensité et d’une force inouïes, et mérite d’être découverte. C’est à mon sens un immense poète.

Cette rencontre aura lieu à La Libreria, librairie italienne située au 89 rue du Bd Poissonnière.

Ensuite nous partagerons un verre amical.

1ère de couverture

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À flanc de monde s’enroulent les lianes, poème

Voici un poème publié en bilingue dans la revue Mula blanca (Mexique). J’en donne ici la version originale en français ainsi que la version espagnole de Laura Petrecca.

À flanc de monde s’enroulent des lianes

1.

Quand ils s’élancent et le tigre se plaît à la traque
il leur bondit parfois des ailes d’aigle
du jaune arraché au soleil

Et vers moi est son élan

Selon comme ils retombent
l’aigle le tigre ou le daim souffle le dernier
puis va boire
 
C’est alors que l’horloge indique une heure

2.

Encore un dimanche passé à aiguiser pour rien tous les couteaux de la maison

Il n’y aurait pas de sacrifice du daim
tout juste une face au soleil
et l’oubli de l’odeur du salpêtre crachée par les vieux murs

Aucun animal ne parlait plus

Leur rite réciproque s’étirait en altitude

Au plus proche d’une eau lente, d’une onde incontrôlée
aucun des deux n’était mon intention

3.

Tous les animaux à l’affût
presque immobiles dans les largeurs de la chambre

Entre les deux plus un tissu à exaspérer
plus une feuille noire, plus d’air

Ils maintiennent entre leurs corps salés
ce qui va leur échapper

Une perspective incomplète
les réduit et les figure
en charrois et coursiers
en contrées sous la chaleur
à présent plus douce et perdue

Par des chemins d’égale langueur
leurs mains s’ouvrent comme des aloès
se tendent comme des lianes

Alors elle quémande
d’une mi-voix qui supplie et qui toise
finis-moi, finis-moi, finis-moi
 

 
 

 
En la ladera del mundo se anudan las lianas

1.

Cuando se arrojan y el tigre se entrega a la caza
les brotan alas de águila
amarillo que arrancan al sol

Y hacia mí se lanza

Y al caer
el águila el tigre o el gamo respira por último
y va a beber
 
Es entonces cuando el reloj indica una hora

 

2.

Otro domingo perdido afilando en vano todos los cuchillos de la casa

No habrá sacrificio del gamo
apenas una cara al sol
y el olvido del olor a salitre que las viejas paredes escupen

Ya ningún animal hablaba

Su rito recíproco se estiraba en altura

Cada vez más cerca de un agua lenta, de un oleaje descontrolado
Ninguno de los dos fue mi intención

 

3.

Casi inmóviles en la amplia estancia
al acecho los animales

Entre ambos ya no hay tela por exasperar
ni oscuras hojas, ni aire

Sostienen entre sus cuerpos salinos
algo que va a escaparse

Una perspectiva incompleta
los reduce y los figura
en carretas y corceles
en comarcas de un calor
dulce y disipado

Sus manos se abren como la savia
como lianas se tensan
por lánguidos e idénticos caminos

Entonces ella insiste
a media voz que suplica y siega
acábame acábame acábame

Parution du numéro 31 de La traductière

Tr31CovMLe numéro 31 de La traductière, revue franco-anglaise de poésie et art visuel, vient de paraître.

Vous pouvez y découvrir des poèmes écrits en résonance avec le thème « Poèmes que nous sommes – Our Selves as Poems », par des poètes contemporains venus de tous horizons, parmi lesquels j’ai eu le bonheur de traduire Daniele Pieroni (Italie) et José Luis Reina Palazón (Espagne). Ce numéro comporte aussi un dossier consacré à la poésie roumaine contemporaine, et le travail de nombreux artistes visuels. Bonne lecture !

Cityscapes, ebook

Un livre électronique intitulé Cityscapes, édité par Jacob Steinberg, vient de paraître. Il réunit les textes de 40 écrivains contemporains, venus de tous horizons, et publiés dans leur langue maternelle et en traduction en anglais. Le but était d’écrire sur une ville qui influe sur notre mode d’être, une ville qui, d’une manière consciente ou cachée, façonne notre être. J’ai eu la chance de pouvoir participer à ce projet avec un texte sur Paris.

Vous pouvez télécharger cet ebook gratuitement ici ou .

Bonne lecture, et merci à Jacob pour cette belle réalisation !

Sigurður Pálsson, Poèmes des hommes et du sel

C’est depuis l’Islande que je voudrais vous parler de la poésie de Sigurður Pálsson, un poète, dramaturge et traducteur Islandais né en 1948, qui vécut longtemps en France, et dont je viens de découvrir la voix cristalline, à la fois limpide et complexe comme les facettes d’un prisme.

Son traducteur Régis Boyer, à l’orée de l’anthologie Poèmes des hommes et du sel publiée chez La Différence en 1993, nous avertit que Sigurður Pálsson est « parmi les plus intraduisibles », que « connaître l’Islandais, à la limite, ne sert pas tellement : il faut savoir de quelle manière, et pourquoi il tient tant à jouer avec la polysémie de son vocabulaire ou avec les équivoques de sa syntaxe ». De quoi éveiller une curiosité brûlante, et une interrogation légitime : que reste-t-il de ce travail sur le langage dans la traduction française ? Sans doute bien peu, mais qu’importe. Il suffit de lire quelques poèmes pour voir que la poésie de Sigurður Pálsson irradie au-delà de son langage d’origine : ses images, à la fois intemporelles et empreintes de modernité, frappent juste, sans fioritures, dans un dépouillement où perce parfois l’évocation de sa terre natale :

dans l’âpreté du vent matinal

je me tiens la tête entre les mains

ô si enfin venait la pluie

m’enserrant la tête

du chatouillement de mains disparates

ouvrait ma tête

pour que ma cervelle se hâle et s’aguerrisse

ouvrait ma tête à tous les mondes

comme un œuf de Pâques plein de proverbes

 Les poèmes offerts par ce volume me semblent presque tous, au-delà d’évocations tantôt épiques, tantôt quotidiennes et intimes, avoir pour noyau central un doute, voire une angoisse ontologique face au monde, ou plutôt face aux mondes, « à tous les mondes », comme s’il était impossible de choisir, de fixer le réel et encore moins le vrai. Le « Poème de la rue », dont voici la dernière strophe, ne dit pas, je crois, autre chose :

peu de choses me sont réalité

je me trouve là

le chant d’oiseaux non venus dans les oreilles ;

me regarde moi-même regardant la maison

j’ai le vague sentiment de me rappeler confusément

une fille dans le crépuscule dans cette maison

ses cheveux son dos ses épaules

Je n’en jurerais pas pourtant

cependant je sais qu’elle est partie

ou peut-être non venue je ne sais pas

Dans ce monde-là, les oiseaux non venus peuvent chanter, rien n’est certain, ni le souvenir, ni la présence, ni l’absence, aucun savoir sûr ne peut être enserré dans le poème si ce n’est le changement, l’instabilité, la multiplicité des interprétations du monde, de la nature-même de ce monde.

Mais, même si ce doute permanent se fait parfois menaçant, la poésie demeure un « chemin » que l’on peut emprunter et qui sauve, qui donne une manière d’être au monde, au coeur du faire du poème :

Un secours est promis

du poème de sa facture

de la facture des chemins de poésie

Le passage du monde par le chemin – parmi d’autres possibles – de la poésie, transforme, me semble-t-il, la multiplicité et le doute en ouvertures, en routes infinies où l’on peut à la fois savoir et ne pas savoir, où la perte se convertit en élan vers une existence dans laquelle poème et vie ne font plus qu’un :

Perdues les fermes et perdus les sentiers battus des vents

Mais le sentier du poème et de la saga est toujours ouvert et libre.

Sigurður Pálsson, Poèmes des hommes et du sel, choisis, traduits et présentés par Régis Boyer, Paris, La Différence, coll. « Orphée », 1993.

 Voir également : André Verder (éd.), Il pleut des étoiles dans notre lit. Cinq poètes du Grand Nord, choix de poèmes d’Inger Christensen, Pentti Holappa, Tomas Tranströmer, Jan Erik Vold et Sigurdur Pálsson, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 2012.

Chantier de traduction autour de Dino Campana

Je viens de lancer, sur la bibliothèque de traductions en ligne Le Festin de Babel, un chantier de traduction de l’oeuvre de Dino Campana, chantier dont voici le texte de présentation. Pour lire les premières traductions, merci de vous rendre sur la page du chantier, où elles sont regroupées.

Dino Campana (1885-1932), un des poètes majeurs du Novecento, celui de sa génération qui fut sans doute le plus absolument poète, dont la vie tournoie fébrilement autour de l’axe sans cesse ébranlé et poursuivi de la poésie, celui dont le langage poétique profondément original ne connaît ni précédent ni véritable successeur, demeure presque un inconnu en France. Et ce sans doute car l’Italie elle-même ne lui accorde pas toute l’attention que son œuvre mérite. Pourquoi Campana, pour qui Ungaretti, Montale ou Luzi confessent une admiration immense, est-il si peu célébré, si peu connu ? D’abord parce que l’étude de sa vie, marquée de multiples internements, de multiples souffrances, a pris souvent le pas sur celle de sa poésie, et a parfois cantonné son œuvre au délire hallucinatoire d’un fou. Ensuite parce que Campana est l’auteur d’un seul recueil publié de son vivant, les Canti Orfici (Chants Orphiques), recueil fulgurant et déroutant, qui ne laisse aux critiques que très peu de points d’appui, et dont l’unicité les empêche de le classer dans une école, un style, ou de l’étudier dans l’évolution de l’écriture de l’auteur qui a livré ce texte comme un seul éclair à la fois foudroie et illumine. Mon besoin impérieux de traduire Campana vient donc tout d’abord d’un désir – naïf peut-être, mais irrépressible – de le faire lire et si possible aimer en France, de donner une place plus grande à sa parole dans le panorama poétique des œuvres italiennes traduites en français. J’ai la chance depuis deux ans de faire cours sur les Chants Orphiques à des étudiants de troisième année de licence, et je constate chaque année, après les premières réactions déconcertées, la fascination, l’engouement voire l’obsession que Campana exerce sur beaucoup d’étudiants.

Par ailleurs, même si Canti Orfici est le seul recueil que Campana ait choisi de publier, il a écrit bien d’autres textes, notamment de nombreux poèmes regroupés dans un cahier (le Quaderno, retrouvé après sa mort), mais aussi des notes et des idées. Enfin, un nombre assez important de lettres – à ses contemporains, à des éditeurs qui sans cesse refusent son manuscrit ou vont jusqu’à l’égarer, à Sibilla Aleramo durant leur tumultueuse histoire d’amour – témoigne de l’esprit aiguisé de Campana, de sa vision de la littérature et de l’importance vitale de la poésie pour lui. Or les deux traductions de Campana en français aisément accessibles, celle de Christophe Mileschi (2000), pour laquelle j’ai la plus grande admiration, et celle de David Bosc (2006), comprennent uniquement les Chants Orphiques. Mon souhait serait donc de créer un ouvrage contenant bien entendu ce recueil principal de Campana, mais également une sélection de poèmes du Quaderno, de textes tirés des divers carnets, et des lettres qui me semblent essentielles pour éclairer la vision littéraire de Campana. La plupart des lettres (excepté celles à Aleramo) et tous les poèmes du Quaderno, à la saveur déjà catastrophique, n’ont jamais été traduits en français : il me semble qu’un ouvrage donnant un aperçu plus large de Campana, avec les Chants Orphiques au centre, et contribuant à faire connaître un poète dont on ne cessera de découvrir le génie, aurait pleinement sa place parmi les traductions de grands poètes italiens du Novecento. Vous trouverez ici les prémices de ce projet que je me propose de mener pas à pas (en parallèle de ma thèse au corpus de laquelle figure par ailleurs Campana), et pour lequel je vais commencer la recherche d’un éditeur.

Pour clore ce propos, je dirais enfin que la raison la plus profonde me poussant à traduire Campana réside dans la terrible fascination que sa poésie exerce sur moi, fascination difficilement explicable et assez comparable à celle qui s’exerce dans l’acte de traduire : lire Campana est une expérience d’extase. Se plonger dans les Canti Orfici implique une expulsion hors de soi mêlée de stupéfaction et d’hypnose, dans laquelle il faut accepter de perdre pied, pour demeurer ensuite absolument hanté par une poésie dans laquelle on se débat pour tenter de la saisir. Or cette expérience, que je n’ai connue à la lecture que de peu de poètes, me semble étonnement proche de l’expérience de la traduction, qui implique dans un premier temps de devenir presque étranger à soi-même, dans une extase vers la langue et le texte d’un autre, pour finalement réaliser une imprégnation qui voudrait tendre vers une identité s’échappant sans cesse.

Campana est un auteur insaisissable, inclassable, que l’explication critique menace sans cesse de réduire ; le traduire m’est apparu comme le seul moyen de l’approcher au plus près : au lieu d’essayer d’élucider le carmen de sa poésie, essayer de le recréer dans ma propre langue. Lire Campana est comme se précipiter de tout son corps, non pas dans l’abîme, mais dans un tourbillon sans fin. Le traduire serait comme, balloté de tous côtés, se tenir au centre de ce tourbillon et tenter d’en générer, juste à côté, un autre.