Parution de l’ouvrage « Les Révélations du rêve dans la littérature de langue espagnole »

L’ouvrage Les révélations du rêve dans la littérature de langue espagnole, Travaux et Recherches 8, vient de paraître, sous la direction de Amadeo Lopez et Béatrice Ménard, aux Presses Universitaires de Paris Ouest. Il s’agit des actes du colloque du même nom, organisé par le GRELPP de l’Université de Paris Ouest Nanterre en mars 2010. Entre autres thématiques, il regroupe des réflexions sur le rêve et la psychanalyse, s’interroge sur les rapports entre rêve et fiction, rêve et narration, rêve et théâtre, et offre une large place à l’exploration de la poétique du rêve, le tout dans la littérature espagnole et latino-américaine. Vous pouvez également y trouver mon article intitulé « Métaphores oniriques et révélations dans Soledades. Galerias. Otros poemas. d’Antonio Machado ».

Dino Valls ou le vertige du regard

Des femmes au regard attristé ou tendu, aux yeux vitreux comme prêts à laisser déborder des pleurs, insérées, enserrées dans des décors qui les exposent. Des décors de deux types : ceux aux détails labyrinthiques, à la précision minutieuse, qui semblent refléter tous les méandres de l’inconscient humain, ou, au contraire, ceux aux fonds unis, vides, laissant à la femme le soin d’irradier comme dans l’iconographie du Moyen-Âge. Ce sont, à mon sens, les éléments les plus marquants dans la peinture de Dino Valls, peintre espagnol né en 1959, dont je ne me lasse pas, depuis quelques jours, de découvrir les œuvres.

La peinture de ce scientifique (médecin et chirurgien) se développe dans un style d’une affolante précision, où chaque détail du décor conduit à un autre, toujours plus mystérieux, comme dans un rêve. Regarder un tableau de Dino Valls est un peu comme suivre un trajet onirique : il est impossible d’expliquer pourquoi tel objet se trouve là, sa signification par rapport à l’ensemble, le malaise ressenti face à la figure féminine qui paraît parfois prise au piège, l’érotisme légèrement sadique, la menace que l’on sent sourdre, le dédale où l’œil erre… et pourtant se dégage une cohérence de ce labyrinthe, une cohérence propre au rêve, aux images oniriques dont on pressent l’importance secrète, dont on devine les mécanismes enfouis.

 Ce tableau est le dernier tableau en ligne sur son site, et c’est par lui que j’ai découvert Dino Valls.

Dino Valls, DIES IRAE, 2012

J’ai été saisie par la mise en regard par le peintre, à travers les visages féminins qui entourent la figure centrale et la démultiplient de manière inquiétante, d’images qui semblent provenir de techniques et d’époque différentes, avec à gauche comme des gravures médicales ou de vieilles photographies, alors qu’en bas à droite on croirait presque la couverture d’un magazine de mode. Les rideaux rouges qui entourent les visages mettent en avant la représentation, tout ceci est un théâtre, le théâtre foisonnant de l’inconscient exhibé.

Si l’on s’approche du tableau, on remarque deux petits théâtres au premier plan, un théâtre d’ombres, référence peut-être platonicienne, et un théâtre sur lequel on peut lire Theatrum revelationis et d’où sort un corps aux entrailles ouvertes.

Révéler nos entrailles, sans rien donner comme autre clé que des images, des jeux d’ombres, des projections sur la toile, caverne de notre inconscient, voilà peut-être le désir de Dino Valls. D’ailleurs, nous sommes endormis, et – détail minuscule – le réveil électrique indiquant en rouge 14:40:00, placé juste à côté du théâtre, ne va pas tarder à sonner.

Cet autre tableau, peint en 2011, m’a beaucoup marquée.

Dino Valls, PROSCAENIA, 2011

J’y sens flotter une légère perversion, mais la femme encastrée dans l’étagère de bois paraît finalement n’être prisonnière que d’elle-même, de son propre labyrinthe intérieur, ou bien de la multiplicité infinie des possibles de l’univers, dont elle est le centre sans pour autant communiquer avec, tant les images sont cloisonnées.

Ces visions minuscules et qu’on imagine illimitées, débordant du cadre, me font penser, en littérature, à la description de l’Aleph par Jorge Luis Borges, ou à ces écrivains myopes dont parle Gracq dans Lettrines. Cette capacité de peindre le détail est vertigineuse, et me fascine je crois d’autant plus qu’elle se rapproche de ce à quoi j’aimerais tendre dans ma propre écriture. L’absence de spontanéité dans le geste pictural n’empêche pas l’imagination débridée (et peut-être la spontanéité dans le surgissement des idées), le style précis et pensé, maîtrisé, ne bloque pas l’essor du rêve, enfin les détails, loin de brider la participation du spectateur, ouvrent au contraire des routes infinies pour celui qui regarde, qui est libre d’aller où il veut.

Pour finir, je voudrais donner à voir deux tableaux assez différents des deux premiers. Il s’agit cette fois de tableaux au fond uni, où le peintre joue manifestement avec la tradition picturale. Le premier me fait penser à un Saint Sébastien de la Renaissance, l’autre à une Vierge du Moyen-Âge sur fond d’or. Mais dans les deux cas, Dino Valls subvertit la tradition pour en faire quelque chose de tout à fait contemporain. L’impact sanglant des flèches sur un Saint Sébastien devenu féminin est remplacé par des sceaux en cire à cacheter, tandis que le voile de la Vierge devient un patchwork cousu de tissus et d’objets les plus hétéroclites.

Dino Valls, SIGILLA, 2011

Dino Valls, NIGREDO, 2010

Les véritables chocs esthétiques sont relativement rares. Ces rencontres soudaines qui vous obligent à revenir sans cesse voir, lire, écouter, et qui à chaque approche révèlent une dimension nouvelle, une sensation nouvelle, de nouveaux détails. Dino Valls a été pour moi l’un de ces chocs esthétiques.

Pour continuer à se perdre dans son labyrinthe : http://www.dinovalls.com/

 

 

 

Autour de la poésie orphique, conférence au PIAL

 

Rodin, Orphée et Eurydice

 

 

Ce vendredi 28 janvier, je donnerai une conférence autour de la poésie orphique au séminaire PIAL (Poésies Ibériques et d’Amérique Latine). Il s’agira d’une introduction à l’orphisme et à la poésie orphique moderne, avec un panorama européen de poètes orphiques tels que Apollinaire, Valéry, Rilke, Trakl ou encore Campana. Puis je m’interrogerai sur l’absence d’orphisme en Espagne au début du XXème siècle, pour cela je passerai par une étude de l’orphisme dans le théâtre espagnol du Siècle d’Or (Calderón, Lope…). Enfin je parlerai de l’auteur cubain José Lezama Lima, véritable continuateur de l’orphisme européen en langue espagnole. Je serais ravie de vous y voir si le thème vous intéresse et que le coeur vous en dit !

 

Vendredi 28 janvier, 16h-18h

Séminaire PIAL

Institut d’Études Hispaniques et Latino-américaines

Salle 23

31 rue Gay-Lussac

75005 Paris

Notizen zur Melodie der Dinge, Rainer Maria Rilke

Ces Notes sur la mélodie des choses du jeune Rainer Maria Rilke, âgé seulement de 23 ans lorsqu’il les rédige, nous parlent, en 40 très brefs paragraphes dont certains sont presque des aphorismes, à la fois de la création en général, du théâtre, de la peinture, des hommes dans leur solitude essentielle mais aussi dans leur communauté, et enfin de toute une vision du monde et de la vie que l’on retrouvera ensuite dans sa poésie.

Le but premier de ces notes est de présenter une nouvelle manière de faire du théâtre, de comprendre et d’écrire l’action scénique. Mais ce texte va bien au-delà : à travers l’appel à la mise sur scène de ce que Rilke appelle l’arrière-plan, se dessine à la fois une vision de l’art et du monde qui tente de laisser entendre la mélodie des choses derrière tout chant poétique :

 
 

Sei es das Singen einer Lampe oder die Stimme des Sturms, sei es das Atmen des Abends oder das Stöhnen des Meeres, das dich umgiebt – immer wacht hinter dir eine breite Melodie, aus tausend Stimmen gewoben, in der nur da un dort dein Solo Raum hat.

Que ce soit le chant d’une lampe ou bien la voix de la tempête, que ce soit le souffle du soir ou le gémissement de la mer, qui t’environne – toujours veille derrière toi une ample mélodie, tissée de mille voix, dans laquelle ton solo n’a sa place que de temps à autre.

 

Mais au fil des paragraphes, une idée se dessine : cette mélodie n’est pas seulement celle des choses, mais celle de l’univers, du Tout – Rilke dit « la grande mélodie » – sur laquelle viennent se superposer les voix singulières. Pour connaître le sens de son existence, pour créer, il faut donc avant tout savoir écouter cette mélodie de l’arrière-fond. On voit que cette nécessité de l’écoute, ensuite essentielle dans les Sonnets à Orphée, est déjà présente dans cet écrit de jeunesse annonçant beaucoup de ce que sera la poétique de Rilke. Au théâtre, et dans la vie, c’est la présence audible de cette mélodie à l’arrière-plan qui permet l’union des hommes au travers de leur solitude essentielle. Elle devient mélodie-lien, mélodie-pont, que Rilke compare aux paysages se trouvant derrière les personnages chez Fra Bartolomé ou Léonard : ce sont en eux que « les ponts menant à l’autre » se tissent, et non pas en nous. C’est cette réflexion sur la possibilité d’être à la fois solitaire et infiniment lié, de garder une solitude essentielle tout en franchissant un pont vers l’altérité qui m’a sans doute le plus marquée à la lecture de ce livre, car si l’homme pour Rilke ne doit pas chercher l’union avec l’autre en lui, mais derrière lui, alors la mélodie d’arrière-plan devient un lien mystérieux mais d’une plus grande nécessité.

 

Enfin, dans les derniers paragraphes de ce petit ouvrage, cette mélodie devient clarté, guide pour l’écriture et la vie :

Denn es ist fast von der Bedeutung einer Religion, dieses Einsehen : daß man, sobald man einmal die Melodie des Hintergrundes gefunden hat, nicht mehr ratlos ist in seinen Worten und dunkel in seinen Entschlüssen. Es ist eine sorglose Sicherheit in der einfachen Überzeugung, Teil einer Melodie zu sein…

Car c’est presque de l’importance d’une religion, d’avoir compris ça : qu’une fois qu’on a découvert la mélodie de l’arrière-plan, on n’est plus indécis dans ses mots ni obscur dans ses décisions. C’est une certitude tranquille née de la simple conviction de faire partie d’une mélodie…

 

Écouter la mélodie des choses, voilà sans doute un des plus beaux préludes à la vie et au chant.

 

Rainer Maria Rilke, Notes sur la mélodie des choses, traduit de l’allemand par Bernard Pautrat, Allia, 2008

La dama duende de Calderon au Théâtre de l’Opprimé

Le Théâtre de l’Opprimé donne en ce moment La dama duende (La Lutine) de Calderón, comédie assez peu connue en France. L’argument de la pièce repose sur un stratagème : une armoire coulissante livrant passage de la chambre de Doña Angela, jeune veuve enfermée dans la maison de ses frères, à celle de Don Manuel, hôte chez eux. S’initie un jeu de billets spirituels échangés au moyen de ce passage secret dont seule Doña Angela connaît l’existence. Pour le valet de Don Manuel, Cosme, elle sera donc un esprit follet, un lutin, capable d’apparaître et de disparaître à son gré, d’où le titre de la pièce.

Je ne dévoilerai rien de plus de l’argument, riche en rebondissements, fort drôle, et reposant souvent sur un jeu entre obscurité et lumière. Mais sous son apparence légère, cette pièce permet également d’aborder quelques grandes questions chères à Calderón comme celle de l’honneur. Tous les nobles de la pièce sont tiraillés entre plusieurs attitudes afin de préserver leur honneur, parfois jusqu’à des situations absurdes, ce que fait très bien ressortir la mise en scène d’Hervé Petit. La question du libre-arbitre apparaît aussi, brièvement, dans une scène amoureuse où le personnage masculin se demande comment allier le sentiment amoureux impérieux qui le domine, et sa propre volonté, sa propre liberté. Un écho sans doute à la question du libre-arbitre face à Dieu (qui n’est pas le propos de cette pièce) que Calderón ne cesse de réaffirmer dans ses pièces. Cette pièce est aussi l’occasion de déjouer les superstitions et les croyances en des phénomènes surnaturels. Calderón excelle dans un style virtuose, dans les compliments d’amour courtois hyperboliques qui, contrairement à d’autres de ses pièces, ne sont pas mis ici en face de la supériorité de l’amour sacré. Bref, cette comédie donne au spectateur français la possibilité de découvrir un Calderón moins grave que dans ses pièces les plus connues chez nous, comme La vida es sueño.

Saluons l’adaptation et la mise en scène d’Hervé Petit, la prestation de la compagnie La Traverse, et le brio du jeu de Jean-Claude Fernandez, absolument hilarant dans le rôle de Cosme. Si certains choix de traduction sont contestables – présence de termes contemporains au milieu d’un style plus ancien – ils ne sont pas injustifiés, car il permettent de donner un ton plus enlevé à l’ensemble de l’œuvre.

La dama duende par la compagnie La Traverse est à découvrir au Théâtre de l’Opprimé (dans le 12ème arrondissement) jusqu’au 7 mars.