De la poésie comme art du temps

HorlogeNous avons, en poésie, oublié le temps. Tout le XXème siècle a œuvré au rapprochement de la poésie et de l’espace, et cette tendance perdure largement au XXIème. On ne compte plus les jeux de mise en page et de mise en espace du poème. Or il me semble que ce rapprochement se fait au détriment de la conception de la poésie comme art du temps. Loin de moi l’idée de nier le caractère spatial et visuel de la poésie. Mais il reste pour moi, dans mon travail  poétique,  toujours secondaire et dépendant du travail sur le temps.

Le temps comme caractère inhérent à la poésie

L’espace n’est pas un caractère absolument intrinsèque à la poésie : une poésie écoutée reste une poésie, sans l’existence de la page écrite, ni de mise en page. Qu’on pense aux traditions nombreuses de poésie orale : l’existence de la poésie précède la page. Au contraire, le temps, que la poésie soit lue ou écoutée, est indissociable de la poésie. Même un calligramme représentant un objet reconnaissable au premier coup d’œil reste dépendant d’une durée de lecture, d’un parcours dans le temps de ses vers qui serpentent. C’est précisément ce qui rapproche la poésie de la musique et l’éloigne des arts plastiques. Le siècle qui vient de s’écouler nous l’a – à nous poètes et lecteurs – parfois fait oublier. Certes le lecteur peut jouer avec le temps, relire un vers, revenir au début, faire des pauses, ce qui le différencie de manière essentielle d’un musicien pour qui la partition doit être suivie de manière beaucoup plus rigoureuse. Mais il n’empêche que le poème s’inscrit obligatoirement dans le temps, alors qu’il peut exister, même de manière éphémère, sans espace. Au poète d’utiliser, s’il le souhaite, ce temps comme cela peut être fait en musique : penser le développement du poème dans le temps est pour moi une étape essentielle du travail poétique.

Attente et résolution, tension et distension

Dans mon travail d’écriture, le poème peut se concevoir comme un mouvement qui génère des phénomènes d’attente, attente qui soit se résout, soit ne se résout pas, créant ainsi une tension qui trouvera éventuellement un moment de distension. A la Renaissance, par exemple, on utilisait ce type de procédés dans la poésie rimée, en faisant attendre le retour d’une rime. Il me semble que la poésie du XXIème siècle, l’abandon de la rime étant consommé, doit développer de nouveaux moyens pour redonner au temps sa place en poésie.

Ces procédés sont également des procédés musicaux, et peuvent être envisagés d’une manière très proche pour les deux arts. Comme en musique une dissonance crée une attente de résolution vers un accord consonant, le poète peut générer une attente similaire, par l’utilisation de termes appelant d’autres termes (verbes + prépositions, verbes à valences multiples obligatoires, subordonnée en attente de proposition rectrice, ou bien tout simplement termes connotant l’élan, l’appel vers quelque chose…), mais également par des procédés sonores (cadences majeures ou mineures, ponctuation à contre-temps, rythmes ou sons répétés appelant un changement et un repos de l’oreille, silences…). C’est ici qu’intervient la possibilité de résoudre cette attente, ou bien de la déjouer, surprenant le lecteur, et créant ainsi une tension.

Dans ma poésie, si la mise en page peut avoir de l’importance, c’est toujours parce qu’elle est la reflet de procédés temporels :  les blancs ou les mots décalés sont pensés en fonction d’un temps de lecture, de silences, d’une attente appelée à se résoudre plus loin.

Ces processus peuvent durer plus ou moins longtemps, se répéter, s’entrecroiser, conduire le poème jusqu’à un climax, puis se résoudre à la fin, fin qui peut parfois être aussi le lieu de création d’une tension, ce qui laisse le poème ouvert sur un élan. On peut également imaginer des effets d’accélération puis de retours au calme, l’utilisation du silence comme moyen de distension ou de tension selon les cas…on voit que les possibilités d’organisation du temps en poésie sont infinies. Elles doivent selon moi donner au texte un dynamisme et une structure interne, en étroite cohésion avec le sens du poème.

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