Les jardins statuaires, de Jacques Abeille

jardins statuairesJe viens de finir Les jardins statuaires. Où finir un livre, plus que jamais, n’est pas le finir. Tant ce livre est foisonnant, mouvant, ouvert.

Il m’arrive souvent, parvenue aux vingt dernières pages d’un grand roman, de ralentir sensiblement mon rythme de lecture, retardant ainsi la sortie obligatoire hors du texte. Ce fut le cas avec Les jardins statuaires.

Et pourtant, une fois le livre fermé, je savais que cette contrée des jardins statuaires, ces steppes du Nord, ces chevauchées, demeureraient en moi comme un talisman, une amulette, telles celles portées par les nomades du roman. Ces contrées habiteraient en moi, non pas dans le cerveau, mais quelque part entre les entrailles et le plexus solaire, immenses et pourtant plus ténues qu’un fil. Et, un jour, je soulèverai à nouveau cette épaisse couverture noire, j’y reviendrai, comme à ces quelques romans lus 3 ou 4 fois, car on ne peut se résoudre à laisser trop longtemps les mondes qu’ils créent dans le seul souvenir.

 Dans la province des jardins statuaires, la société s’organise autour de la culture de statues, qui poussent comme des arbres. Métaphore de la création, de la gestation de l’œuvre d’art, de la part qu’y prend la conscience, ce roman est tout autant une épopée, un récit initiatique, une fable politique, un poème en prose long de 470 pages. Le récit est chronologique, suivant le voyage sans fin du narrateur à travers ce monde imaginaire, et pourtant le roman semble ramifié infiniment de tous côtés, laissant derrière lui des énigmes, des signes, qui se superposent dans la conscience du lecteur comme un grand chiffre marquant ces contrées.

Ce surgissement d’une société imaginaire tient à la fois du Rivage des Syrtes de Gracq, et de rêveries qui rappellent le monde des B.D de science-fiction ou l’univers de Tolkien. Le voyage sans fin, les épreuves à franchir, ont quelque chose du Voyage en Orient de Nerval et renvoient encore, très loin en amont, aux épopées antiques. L’attente, aussi, d’une guerre, crée une parenté avec Gracq ou avec Le désert des Tartares de Buzzati.  Mais ici, l’attente, si elle est une des clés essentielles, bien que moins visible que d’autres, du roman, est une attente qui se déplace, une attente en mouvement, une attente qui est aussi attention. Les deux premières phrases du livre sonnent alors comme un symbole à la fois du roman et de la démarche de lecture :

Est-on jamais assez attentif ? Quand un grand arbre noirci d’hiver se dresse soudain de front et qu’on se détourne de crainte du présage, ne convient-il pas plutôt de s’arrêter et de suivre une à une ses ramures distendues qui déchirent l’horizon et tracent mille directions contre le vide du ciel ?

Chaque événement, dans ce roman, devient rite, tradition, ce qui confère à chaque geste un poids nouveau. Se crée dans Les jardins statuaires le retour à un rapport mythique au monde, primitif et originel, qui donne à chaque chose un sens sacré, mais un sens profondément immanent – et c’est là un trait fondamental de ce roman qui, par-delà les espaces imaginaires et la temporalité inconnue, se rapproche ainsi de nous. Pas de transcendance nommée dans les jardins statuaires, mais partout le rite et le signe.

La langue qui mène le lecteur à travers ces contrées est à la fois souple et directe, tout en dégageant une poésie qui tient à la puissance des images oniriques. Les sublimes scènes d’étreintes, les descriptions du domaine envahi par un amas monstrueux de statues incontrôlables, ou celles de la ville morte, en ruine et perdue dans les sables à l’orée des steppes, comptent sans nul doute parmi les plus belles pages de la littérature française. Et puis, parfois, l’emploi d’un mot, dans une construction un peu troublante, dans une configuration inattendue de la phrase, vous saisit, vous êtes presque dans un poème, et vous dites et redites la phrase à haute voix comme une incantation magique. Alors, vous vous rendez compte qu’un des charmes indéfinissables de cette phrase vient du fait qu’elle se clôt sur deux alexandrins, mais d’une manière si assise qu’aucune préciosité n’y prend part. Jacques Abeille réussit la création unique et absolument nouvelle dans la littérature française d’un style précis, voire méticuleux, mais se lisant pourtant comme un flux puissant que l’on arpente, et à l’amble duquel on va naturellement.

Lorsqu’on arrive à la fin de ce roman, on se débat, on lutte pour ne pas arriver au bout, étant devenu, un peu, ce voyageur, ce narrateur qui toujours reprend la route. On a la sensation que refermer ce livre serait comme de tomber au fond de ce gouffre de nuit dans lequel les jardiniers viennent précipiter les statues malades. Mais Jacques Abeille a, dans une double mise en abyme, inventé au sein même du récit un nouveau genre littéraire, celui de livres collectifs et jamais achevés, auxquels ressemble étrangement le roman, et plus encore l’exemplaire des Jardins statuaires publié par les Éditions Attila, sans nom d’auteur et doté à la fin de plusieurs pages blanches qui peuvent servir à des annotations. La deuxième mise en abyme se fait jour très tôt, puisqu’au fil du texte, nous suivons le narrateur qui écrit et prend des notes pour le récit de son périple en pays statuaire, et découvrons alors pas à pas la gestation et la naissance imaginaire du roman. Ainsi, les jardins statuaires ne sont plus nés des pages que nous lisons, mais le livre que nous tenons entre les mains est né des jardins statuaires.

Ce livre nous reste, une fois refermé, comme l’unique objet tangible, comme l’unique preuve échappée du monde des jardins statuaires, en même temps qu’entre ses pages, il le crée et le contient.

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