L’aube et la toupie, « la décisive rencontre »

L’aube et la toupie est né grâce à la proposition d’un ami, Maxime Durisotti, faite à plusieurs poètes ou écrivains, d’écrire un texte sur une « décisive rencontre » avec l’art, un tableau, une musique, un poète, qui aurait bouleversé ou déterminé d’une certaine manière notre vie, afin de les publier tous ensemble sur son blog. Ce projet à depuis vu le jour, et une partie des textes peut déjà être lue sur la page qui lui est dédiée. Je livre donc ici mon texte ayant répondu à ce bel appel, texte qui porte en lui tout un réseau d’images de la fin de mon enfance.
 
 

L’aube et la toupie


 
C’était souvent le soir, à l’aube de mon adolescence. Comme l’homme au moyen-âge de lui-même est assailli par la possibilité d’une contingence absolue, je voyais parfois, dans un éclair d’angoisse, le vide.

Vision de la terre anthracite, tournant sur fond noir comme une toupie lente que personne n’aurait lancée.

C’était souvent le soir, à l’instant de fermer les yeux, dans l’obscurité de la chambre. Le vertige glacé apparaissait. Tout à coup, comme on tomberait dans un gouffre, la planète presque noire se détachait, dans une absurde révolution, d’un cosmos infiniment vide.

L’effroi d’une pensée brutale m’opprimait : cette toupie tourne dans le Rien.

Et surtout POUR RIEN.


 

Comment, presque encore enfant, trouver des mots pour cette atroce intuition ? De mon incapacité à la nommer, elle gagnait sans doute sa puissance.


 

Au réveil, il n’en pouvait être ainsi.

Marchant sous le ciel, mes bras se tendaient en pensée vers des liens invisibles, je souriais au soleil, œil immense, terrible à la fois, et complice. La sensation de rapports secrets s’élevait puis luttait, face au souvenir de l’angoissante vision nocturne.

La toupie tournait pour rien, mais je me débattais, je la voulais liée.


 
La bibliothèque, étendue à ma porte, m’attirait souvent.

Au détour d’une couverture où un visage aussi jeune que le mien et d’une beauté magnétique m’avait arrêtée, je saisis les Illuminations. Le livre feuilleté au hasard s’ouvrit, par une cassure de la tranche, sur « Aube ». Le premier vers s’agrippa à ma curiosité, et m’entraîna.

Je lus « Aube ». Et, fébrile, le relus.

En un instant, au seuil de ma vie, « Aube » m’offrit tout. L’érotisme du corps et du monde, la confirmation soudain que les liens étaient là au cœur de l’univers, le dévoilement par le regard, le rythme des phrases dans leur course, le bonheur inattendu de la langue étrangère, l’onirisme, la conscience d’un temps magique, et le blanc, le blanc, le vide enfin nécessaire.

L’aube était embrassée, les pierres regardaient ! Étrange sentiment de victoire et d’orgueil devant la preuve par le poème de mes intuitions informes. La fin du texte m’étourdissait, elle me parlait de ma vision nocturne, écartelée sous un soleil de midi, et je la contemplais. Comme un talisman créant l’équilibre fragile entre mon désir de liens et mon effroi du rien, j’emportais « Aube » avec moi.

Mon esprit enfant fut incapable de rien formuler, ce fut l’éveil frissonnant de mon être à la poésie.

À partir de ce jour, dans son gouffre noir, « Aube » accompagna la toupie, et sans fin trace avec elle des cercles invisibles.

Danse fragile, qui balance et tournoie mon vertige.

Paris / Heidelberg, mars-juillet 2009

Rimbaud vu par Moebius : Fleurs et Ballade

L’une des plus belles histoires du recueil L’homme est-il bon ? du dessinateur Moebius, intitulée « Ballade », est inspirée du poème « Fleurs » de Rimbaud que je cite ici:

D’un gradin d’or, – parmi les cordons de soie, les gazes grises, les velours verts et les disques de cristal qui noircissent comme du bronze au soleil, – je vois la digitale s’ouvrir sur un tapis de filigranes d’argent, d’yeux et de chevelures.

Des pièces d’or jaune semées sur l’agate, des piliers d’acajou supportant un dôme d’émeraudes, des bouquets de satin blanc et de fines verges de rubis entourent la rose d’eau.

Tels qu’un dieu aux énormes yeux bleus et aux formes de neige, la mer et le ciel attirent aux terrasses de marbre la foule des jeunes et fortes roses.

Dans l’introduction à son recueil, Moebius explique comment il est venu à ce texte comme source d’une fiction :

Ballade est née d’une lecture. Lorsque j’habitais Paris, il m’arrivait de m’asseoir à une terrasse de café pour lire un livre de science-fiction ou un recueil de poésie. Un jour, j’ai acheté les Illuminations de Rimbaud et j’en ai lu trois ou quatre pages, magnifiques. Puis le livre a dormi sur un rayon de ma bibliothèque pendant au moins un an, jusqu’au jour où, ayant à dessiner une bande pour Métal Hurlant, je me retrouvai sans la moindre idée…J’ai eu alors recours à un vieux truc : dans ces cas-là, il faut se vider l’esprit, tendre la main vers ses livres, en ouvrir un, il y a de fortes chances pour que la solution s’y trouve. En l’occurrence, mes doigts se posèrent sur les Illuminations et je lus le poème intitulé « Fleurs ». Les images vinrent d’elles-mêmes. Après avoir dessiné les premières pages, j’aurais voulu poursuivre, mais je devais livrer…

Je ne cite pas plus avant les propos du dessinateur afin de ne rien révéler du final de son histoire, final qu’il dit d’ailleurs amèrement regretter.

Mais durant tout le début de l’histoire, l’harmonie entre les dessins, le propos de Moebius et le poème de Rimbaud est source d’enchantement. Le décor est luxuriant, fait de fleurs, de feuilles et de lianes sur un fond de mousse dorée, et les dessins, tout en courbes, sont insérés dans des vignettes aux formes parfois arrondies.

Le poème de Rimbaud est directement cité dans les bulles de la bande, puisque le personnage principal, passant dans ce paysage, lit le texte à haute voix. Il y a donc un phénomène de réponse double : le dessin répond au texte qui répond au dessin en s’y incluant.

La troisième strophe du poème se trouve au centre de trois dessins où apparaît une jeune et belle faunesse qui contemple le voyageur du haut d’un arbre, sorte de « terrasse » de branches. La faunesse semble elle-même l’image personnifiée d’une de ces « jeunes et fortes roses », et tout comme le poème crée une harmonie paisible avec la nature, elle vit en communion parfaite avec la forêt dont elle est la gardienne et qui « connaît son langage ».

« Ballade » offre donc au lecteur de Rimbaud une nouvelle vision de « Fleurs », les deux oeuvres étant le lieu d’un magnifique moment de contemplation de la luxuriance des images et des mots.

Rimbaud, Illuminations, Poésie-Gallimard, 1973

Moebius, L’homme est-il bon ? (comprenant les histoires « L’homme est-il bon ? », « Double évasion », « Citadelle aveugle », « Ballade », « The long Tomorrow » et « L’univers est bien petit »), Les Humanoïdes Associés, 2006