Lecture à Toulouse le 26 février 2016

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Lecture Toulouse

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Parution prochaine de « à distance de souffle, l’air »

Le 1er janvier prochain paraîtra mon premier livre de poésie, à distance de souffle, l’air, aux Éditions du Petit Pois. Cette parution est pour moi une très grande joie !

Les 50 premiers exemplaires sont numérotés et signés ; un bon de commande a été mis en place dès à présent pour permettre à ceux d’entre vous qui le souhaitent de réserver un de ces exemplaires.

Une brève description du livre figure sur le bon ci-dessous, mais si vous voulez en savoir un peu plus vous pouvez consulter cet entretien sur le site des éditions.

 

à distance de souffle, l'air

 

Parution du volume Zeitkunst

Dans le cadre du festival de littérature et de musique contemporaines Zeitkunst vient de paraître le recueil du même nom qui rassemble tous les textes des auteurs invités du festival. Il est édité par Johannes Frank & Aurélie Maurin aux Éditions Polyphon (Verlagshaus J. Frank | Berlin.) Vous pouvez y lire mon poème Le corps franchit, mis en musique pour le festival par la compositrice Helena Winkelman (à découvrir le 26 novembre à Paris au Centre Pompidou, voir post précédent). Bonne lecture !

Extermination, Jaime Rocha

Cinquante brefs poèmes dessinant de la pointe d’une lame tranchante le trajet d’une extermination : la lecture de ce recueil du poète portugais Jaime Rocha laisse des marques, nous le refermons comme éblouis et désemparés tout à la fois. L’écriture de Jaime Rocha y est d’une densité rare, chaque phrase porte une image intense et vive, jamais le lecteur n’est laissé en repos.

Ce qui fait une des forces de ce recueil, c’est le travail de répétition très poussé des images, structurant et obsédant. Pas de variété, mais de subtiles variations. Presque chaque poème est centré autour des quatre images principales qui traversent le recueil : la ville, se détruisant peu à peu, l’oiseau, à la fois témoin, agent ou objet de la destruction, l’homme, et enfin le miroir, terrible miroir à travers lequel nous voyons se dérouler l’extermination. Jaime Rocha réussit la prouesse d’exploiter le retour de ces images sans jamais épuiser, dans la variation, leurs potentialités. En contrepoint viennent s’ajouter d’autres images, certaines élémentaires – soleil, eau, terre, boue – d’autres symboliques, comme le serpent, la femme, ou encore l’ange, qui meurt au poème numéro vingt, et dont la mort, célébrée par l’homme auquel il manque précisément trois doigts, est comme un symptôme de l’extermination en cours. Il ne ressuscitera pas.

 

Quando alguém anuncia a morte desse anjo,

o pássaro esvoaça mais baixo como se quisesse

marcar o homen com as garras.

Quando tenta levantar-se de novo para o céu,

as suas asas pesam como esferas

e o seu voo despedaça-se contra o espelho.

 


A l’annonce de la mort de cet ange,

l’oiseau plane plus bas, comme s’il voulait

Marquer l’homme de ses griffes.

Quand il tente un nouvel essor vers le ciel,

ses ailes pèsent comme des sphères

et son vol se brise contre le miroir.

 

Le recueil s’ouvre tout de même à d’autres images, qui passent et souvent repassent (il est très rare qu’une image n’apparaisse qu’une fois), mais ce qui frappe, c’est l’absence totale d’arrière-plan, tout est présent à l’extrême, tout a lieu sous nos yeux brûlés. Mais si nous sommes désemparés, c’est autant par l’extermination elle-même, que l’auteur nomme à la fin o tempo da morte (le temps de la mort), que par le trajet de l’extermination, très sinueux et en aucun cas simplement ascendant. Les poèmes impitoyables alternent avec d’autres qui semblent donner un répit à la mort, et la fin du recueil laisse ouverte la possibilité d’une « réouverture de la clarté ». Ce qui demeure pour le lecteur est un secret, un étrange mélange de noir mystère et de révélation, une apocalypse.

 

Jaime Rocha, Extermination, traduit du portugais par Catherine Dumas, édition bilingue, Al Manar, Voix Vives de la Méditerranée, Sète, 2010

Article publié dans le numéro 5 de la revue À verse.

 

Le Coeur-espace, Yves Bonnefoy

Le coeur-espaceUn des vers de ce recueil affirme « Le cœur-espace est un cri », ce qui pourrait définir tout aussi bien la notion de cœur-espace que le recueil lui-même. Il existe deux versions de ce premier recueil un peu oublié d’Yves Bonnefoy, l’une de 1945, l’autre, abondamment corrigée et élaguée, de 1961. Le Cœur-espace constitue pour Bonnefoy un début d’écriture, selon le titre de l’entretien accordé en 2000 à Maria Silvia Da Re et publié à la suite du recueil. Cette entrée en poésie se fait sous le signe d’une parole jaillie de l’inconscient, de mots et de phrases que le poète laisse surgir et s’écrire librement.

Les images et les métaphores résultant de cette écriture libérée d’un sens qui lui préexisterait sont saisissantes, et d’une beauté que l’on pourrait dire en quelque sorte « convulsive ». Ainsi par exemple le vers liminaire qui allie les opposés dans un alexandrin lapidaire :

Au plein froid de l’été ton visage de pierre

Vers la « source unique » de l’inconscient

Le jeune Bonnefoy se lance avec le Cœur-espace dans l’exploration d’un monde nouveau, celui de la parole de l’inconscient, comme il l’explique dans l’entretien avec Maria Silvia Da Re : « je me souviens de ce sentiment de seuil qui s’ouvre que me donnèrent bientôt les vers du Cœur-espace, une impression de descente dans un espace verbal intérieur à moi… ». Un seuil donc, comme sentiment premier, que ressent aussi très fortement le lecteur. Au fur et à mesure que l’on tourne les pages de ce bref recueil, la sensation d’entrer dans un territoire inconnu, de franchir une frontière se fait de plus en plus prégnante. Or ce thème du franchissement surgit plusieurs fois dans le recueil : « Ainsi j’avais franchi ton visage dans l’herbe », ou plus loin « J’ai vu que n’ai-je vu tu as un goût de frontière ». Cette frontière est sans doute celle-là même de ce seuil poétique, de ce monde verbal nouveau qui se donne à travers des visions extrêmes, voire violentes.

Il y a ainsi prolifération d’images, dans un flux d’enthousiasme qui ne cesse que lorsque nous refermons le livre. En effet, le rythme imprimé au recueil ne retombe quasiment jamais, un élan constant porte les vers toujours vers l’avant. Ce texte-flux, sans aucun signe de ponctuation, ne recule pas devant la juxtaposition de métaphores puissantes les unes à la suite des autres, ni devant une écriture discontinue. Pourtant, si l’on se penche avec un peu plus d’attention sur ces images, il devient évident que le Cœur-espace se situe très loin de l’écriture automatique.

De la permanence de la continuité dans la discontinuité

Les vers que nous avons cité plus haut montrent déjà une nette cohérence interne des images. Ainsi le « visage » qui ouvre le recueil, ne cessera de revenir sans cesse. À partir du vers liminaire semble se créer un réseau d’images évoluant peu à peu autour du froid, des saisons, puis du soleil :

Quel temps fait-il sur ton visage un hiver taché de louves

[…]

Quel temps fait-il sur ton visage j’ai vu des aigles se disputer l’hiver

[…]

Ô roue solaire visage d’huile de l’été

[…]

Mais je cherche mon unique visage celui qui transparaît

Sur la nuque du jour

Un fil se tisse donc entre les images, s’étend de l’une à l’autre, et il en est de même avec celles liées à l’enfance. Le poète, dans la seconde version, a parfois supprimé ces liens qui pouvaient paraître trop évidents (comme par exemple les nombreuses mentions du terme « Tasmanie »).

Une question vient naturellement à l’esprit : cette continuité qui perdure dans un recueil apparemment discontinu est-elle le fruit d’une censure, d’une ressaisie du texte après-coup, ou bien s’agit-il d’une structuration en quelque sorte naturelle de l’inconscient qui reviendrait aux mêmes images en les développant ? Quoi qu’il en soit, le résultat est là : un texte qui laisse transparaître de manière fascinante une structure sous son flot.

Car il s’agit bien, avec le Cœur-espace, de ressaisir dans le lieu clos du cœur l’espace extérieur. Dans l’entretien qui suit le recueil, Yves Bonnefoy explique que le « visage de pierre » témoigne pour lui de la découverte du néant, du « grand dehors » qui se dérobe, et qu’il faudrait par la poésie parvenir à rendre présent à nouveau : « la poésie, c’est ce qui commence dans l’espace mais, par une transmutation de celui-ci, se retrouve en cette unité, ce lieu comme unité à quoi fait penser le cœur ».

Le jeune poète du Cœur-espace se tient donc au seuil d’une nouvelle expérience de soi, du néant et du langage, expérience déroutante qui lutte pour tenir encore le fil de la continuité dans la discontinuité, et pour inclure sans le limiter l’espace extérieur dans l’unité intérieure. Tous ces éléments nous semblent merveilleusement condensés dans ces deux vers de la version de 1945 :

J’étais sur une porte et la nuit maintenant je ne me souviens plus

Mais dans ma main je garde encore le fil rouge des désastres

Yves Bonnefoy, Le Cœur-espace, Farrago, Tours, 2001