Rimbaud vu par Moebius : Fleurs et Ballade

L’une des plus belles histoires du recueil L’homme est-il bon ? du dessinateur Moebius, intitulée « Ballade », est inspirée du poème « Fleurs » de Rimbaud que je cite ici:

D’un gradin d’or, – parmi les cordons de soie, les gazes grises, les velours verts et les disques de cristal qui noircissent comme du bronze au soleil, – je vois la digitale s’ouvrir sur un tapis de filigranes d’argent, d’yeux et de chevelures.

Des pièces d’or jaune semées sur l’agate, des piliers d’acajou supportant un dôme d’émeraudes, des bouquets de satin blanc et de fines verges de rubis entourent la rose d’eau.

Tels qu’un dieu aux énormes yeux bleus et aux formes de neige, la mer et le ciel attirent aux terrasses de marbre la foule des jeunes et fortes roses.

Dans l’introduction à son recueil, Moebius explique comment il est venu à ce texte comme source d’une fiction :

Ballade est née d’une lecture. Lorsque j’habitais Paris, il m’arrivait de m’asseoir à une terrasse de café pour lire un livre de science-fiction ou un recueil de poésie. Un jour, j’ai acheté les Illuminations de Rimbaud et j’en ai lu trois ou quatre pages, magnifiques. Puis le livre a dormi sur un rayon de ma bibliothèque pendant au moins un an, jusqu’au jour où, ayant à dessiner une bande pour Métal Hurlant, je me retrouvai sans la moindre idée…J’ai eu alors recours à un vieux truc : dans ces cas-là, il faut se vider l’esprit, tendre la main vers ses livres, en ouvrir un, il y a de fortes chances pour que la solution s’y trouve. En l’occurrence, mes doigts se posèrent sur les Illuminations et je lus le poème intitulé « Fleurs ». Les images vinrent d’elles-mêmes. Après avoir dessiné les premières pages, j’aurais voulu poursuivre, mais je devais livrer…

Je ne cite pas plus avant les propos du dessinateur afin de ne rien révéler du final de son histoire, final qu’il dit d’ailleurs amèrement regretter.

Mais durant tout le début de l’histoire, l’harmonie entre les dessins, le propos de Moebius et le poème de Rimbaud est source d’enchantement. Le décor est luxuriant, fait de fleurs, de feuilles et de lianes sur un fond de mousse dorée, et les dessins, tout en courbes, sont insérés dans des vignettes aux formes parfois arrondies.

Le poème de Rimbaud est directement cité dans les bulles de la bande, puisque le personnage principal, passant dans ce paysage, lit le texte à haute voix. Il y a donc un phénomène de réponse double : le dessin répond au texte qui répond au dessin en s’y incluant.

La troisième strophe du poème se trouve au centre de trois dessins où apparaît une jeune et belle faunesse qui contemple le voyageur du haut d’un arbre, sorte de « terrasse » de branches. La faunesse semble elle-même l’image personnifiée d’une de ces « jeunes et fortes roses », et tout comme le poème crée une harmonie paisible avec la nature, elle vit en communion parfaite avec la forêt dont elle est la gardienne et qui « connaît son langage ».

« Ballade » offre donc au lecteur de Rimbaud une nouvelle vision de « Fleurs », les deux oeuvres étant le lieu d’un magnifique moment de contemplation de la luxuriance des images et des mots.

Rimbaud, Illuminations, Poésie-Gallimard, 1973

Moebius, L’homme est-il bon ? (comprenant les histoires « L’homme est-il bon ? », « Double évasion », « Citadelle aveugle », « Ballade », « The long Tomorrow » et « L’univers est bien petit »), Les Humanoïdes Associés, 2006

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