Extermination, Jaime Rocha

Cinquante brefs poèmes dessinant de la pointe d’une lame tranchante le trajet d’une extermination : la lecture de ce recueil du poète portugais Jaime Rocha laisse des marques, nous le refermons comme éblouis et désemparés tout à la fois. L’écriture de Jaime Rocha y est d’une densité rare, chaque phrase porte une image intense et vive, jamais le lecteur n’est laissé en repos.

Ce qui fait une des forces de ce recueil, c’est le travail de répétition très poussé des images, structurant et obsédant. Pas de variété, mais de subtiles variations. Presque chaque poème est centré autour des quatre images principales qui traversent le recueil : la ville, se détruisant peu à peu, l’oiseau, à la fois témoin, agent ou objet de la destruction, l’homme, et enfin le miroir, terrible miroir à travers lequel nous voyons se dérouler l’extermination. Jaime Rocha réussit la prouesse d’exploiter le retour de ces images sans jamais épuiser, dans la variation, leurs potentialités. En contrepoint viennent s’ajouter d’autres images, certaines élémentaires – soleil, eau, terre, boue – d’autres symboliques, comme le serpent, la femme, ou encore l’ange, qui meurt au poème numéro vingt, et dont la mort, célébrée par l’homme auquel il manque précisément trois doigts, est comme un symptôme de l’extermination en cours. Il ne ressuscitera pas.

 

Quando alguém anuncia a morte desse anjo,

o pássaro esvoaça mais baixo como se quisesse

marcar o homen com as garras.

Quando tenta levantar-se de novo para o céu,

as suas asas pesam como esferas

e o seu voo despedaça-se contra o espelho.

 


A l’annonce de la mort de cet ange,

l’oiseau plane plus bas, comme s’il voulait

Marquer l’homme de ses griffes.

Quand il tente un nouvel essor vers le ciel,

ses ailes pèsent comme des sphères

et son vol se brise contre le miroir.

 

Le recueil s’ouvre tout de même à d’autres images, qui passent et souvent repassent (il est très rare qu’une image n’apparaisse qu’une fois), mais ce qui frappe, c’est l’absence totale d’arrière-plan, tout est présent à l’extrême, tout a lieu sous nos yeux brûlés. Mais si nous sommes désemparés, c’est autant par l’extermination elle-même, que l’auteur nomme à la fin o tempo da morte (le temps de la mort), que par le trajet de l’extermination, très sinueux et en aucun cas simplement ascendant. Les poèmes impitoyables alternent avec d’autres qui semblent donner un répit à la mort, et la fin du recueil laisse ouverte la possibilité d’une « réouverture de la clarté ». Ce qui demeure pour le lecteur est un secret, un étrange mélange de noir mystère et de révélation, une apocalypse.

 

Jaime Rocha, Extermination, traduit du portugais par Catherine Dumas, édition bilingue, Al Manar, Voix Vives de la Méditerranée, Sète, 2010

Article publié dans le numéro 5 de la revue À verse.