La chute de l’oiseau

FIAC-2009-adelap14

Photo ADELAP

Parmi toutes les œuvres présentées cette année à la FIAC, une d’entre elles, Striking, de la jeune artiste Irlandaise Claire Morgan, m’a immédiatement frappée. Pas seulement par la clarté contrastant avec la menace qui s’y lisaient au premier coup d’œil, sinon parce qu’elle a fait soudain résonner en moi des vers d’Yves Bonnefoy, lus pour la première fois la veille.

Cette œuvre, dont la photo proposée ne donne qu’un aperçu incomplet, représente un oiseau renversé en train de tomber, au sein d’une sphère aérienne constituée de graines de pissenlits, elle-même incluse dans une autre sphère plus grande. Le tout est accroché au plafond par des fils de nylon quasiment invisibles, et se trouve prolongé vers le bas par ces mêmes fils qui aboutissent à de petites pierres flottant à quelques centimètres du sol. Striking, œuvre d’une grande beauté, génère à la fois une plénitude et un manque, l’attente de la chute sur les pierres et la totalité de la sphère, comme une quête figée avant l’instant de mort.

Il était sans doute logique que s’éveillent en moi certains vers de Bonnefoy, pour qui l’oiseau est souvent un signe à suivre sur la route du « vrai lieu » qu’il recherche. Mais il est aussi souvent celui qui tombe, se tait, celui qui reste insaisissable, le présage de ce qu’il faudrait atteindre et qui se dérobe, qui s’éloigne « chantant de rive en rive ». Ces résonances se tissent pour moi entre Striking de Claire Morgan et le poème qui ouvre la section « Le chant de sauvegarde » du recueil Hier régnant désert :

Que l’oiseau se déchire en sables, disais-tu,

Qu’il soit, haut dans son ciel de l’aube, notre rive.

Mais lui, le naufragé de la voûte chantante,

Pleurant déjà tombait dans l’argile des morts.

En me penchant un peu plus sur le travail de Claire Morgan, je découvris une autre œuvre, Tracing Time, qui thématise cette chute de l’oiseau, disant à nouveau l’extinction de la vie, la destruction de l’être, le choc attendu avec le sol, mais dans une lumière qui transfigure toute l’œuvre, qui parle déjà de régénération. Et des échos se formèrent à nouveau pour moi avec un sonnet d’Yves Bonnefoy du même recueil. Il s’agit du numéro II de la série « Rives d’une autre mort » :

L’oiseau se défera par misère profonde,

Qu’était-il que la voix qui ne veut pas mentir,

Il sera par orgueil et native tendance

A n’être que néant, le chant des morts.
Il vieillira. Pays aux formes nues et dures

Sera l’autre versant de cette voix.

Ainsi noircit au vent des sables de l’usure

La barque retirée où le flot ne va pas.
Il se taira. La mort est moins grave. Il fera

Dans l’inutilité d’être les quelques pas

De l’ombre dont le fer a déchiré les ailes.
Il saura bien mourir dans la grave lumière

Et ce sera parler au nom d’une lumière

Plus heureuse, établie dans l’autre monde obscur.

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Tout subjectifs que soient ces rapprochements, il me semble intéressant que le thème la chute de l’oiseau, dans des arts aussi différents que la poésie et la « sculpture » (on dirait plutôt ici « installation ») ait donné naissance à des œuvres qui nous parlent à la fois de destruction et de renaissance.

Yves Bonnefoy, Poèmes, Gallimard, 1978

Claire Morgan, Striking, graines de pissenlit, canari, nylon, plomb, acrylique. Galerie Karsten Greve, 2009

Tracing Time, graines de pissenlit, roitelet, nylon, feuilles mortes. Rollo Contemporary Art, 2007

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