La chute de l’oiseau

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Photo ADELAP

Parmi toutes les œuvres présentées cette année à la FIAC, une d’entre elles, Striking, de la jeune artiste Irlandaise Claire Morgan, m’a immédiatement frappée. Pas seulement par la clarté contrastant avec la menace qui s’y lisaient au premier coup d’œil, sinon parce qu’elle a fait soudain résonner en moi des vers d’Yves Bonnefoy, lus pour la première fois la veille.

Cette œuvre, dont la photo proposée ne donne qu’un aperçu incomplet, représente un oiseau renversé en train de tomber, au sein d’une sphère aérienne constituée de graines de pissenlits, elle-même incluse dans une autre sphère plus grande. Le tout est accroché au plafond par des fils de nylon quasiment invisibles, et se trouve prolongé vers le bas par ces mêmes fils qui aboutissent à de petites pierres flottant à quelques centimètres du sol. Striking, œuvre d’une grande beauté, génère à la fois une plénitude et un manque, l’attente de la chute sur les pierres et la totalité de la sphère, comme une quête figée avant l’instant de mort.

Il était sans doute logique que s’éveillent en moi certains vers de Bonnefoy, pour qui l’oiseau est souvent un signe à suivre sur la route du « vrai lieu » qu’il recherche. Mais il est aussi souvent celui qui tombe, se tait, celui qui reste insaisissable, le présage de ce qu’il faudrait atteindre et qui se dérobe, qui s’éloigne « chantant de rive en rive ». Ces résonances se tissent pour moi entre Striking de Claire Morgan et le poème qui ouvre la section « Le chant de sauvegarde » du recueil Hier régnant désert :

Que l’oiseau se déchire en sables, disais-tu,

Qu’il soit, haut dans son ciel de l’aube, notre rive.

Mais lui, le naufragé de la voûte chantante,

Pleurant déjà tombait dans l’argile des morts.

En me penchant un peu plus sur le travail de Claire Morgan, je découvris une autre œuvre, Tracing Time, qui thématise cette chute de l’oiseau, disant à nouveau l’extinction de la vie, la destruction de l’être, le choc attendu avec le sol, mais dans une lumière qui transfigure toute l’œuvre, qui parle déjà de régénération. Et des échos se formèrent à nouveau pour moi avec un sonnet d’Yves Bonnefoy du même recueil. Il s’agit du numéro II de la série « Rives d’une autre mort » :

L’oiseau se défera par misère profonde,

Qu’était-il que la voix qui ne veut pas mentir,

Il sera par orgueil et native tendance

A n’être que néant, le chant des morts.
Il vieillira. Pays aux formes nues et dures

Sera l’autre versant de cette voix.

Ainsi noircit au vent des sables de l’usure

La barque retirée où le flot ne va pas.
Il se taira. La mort est moins grave. Il fera

Dans l’inutilité d’être les quelques pas

De l’ombre dont le fer a déchiré les ailes.
Il saura bien mourir dans la grave lumière

Et ce sera parler au nom d’une lumière

Plus heureuse, établie dans l’autre monde obscur.

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Tout subjectifs que soient ces rapprochements, il me semble intéressant que le thème la chute de l’oiseau, dans des arts aussi différents que la poésie et la « sculpture » (on dirait plutôt ici « installation ») ait donné naissance à des œuvres qui nous parlent à la fois de destruction et de renaissance.

Yves Bonnefoy, Poèmes, Gallimard, 1978

Claire Morgan, Striking, graines de pissenlit, canari, nylon, plomb, acrylique. Galerie Karsten Greve, 2009

Tracing Time, graines de pissenlit, roitelet, nylon, feuilles mortes. Rollo Contemporary Art, 2007

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Le Coeur-espace, Yves Bonnefoy

Le coeur-espaceUn des vers de ce recueil affirme « Le cœur-espace est un cri », ce qui pourrait définir tout aussi bien la notion de cœur-espace que le recueil lui-même. Il existe deux versions de ce premier recueil un peu oublié d’Yves Bonnefoy, l’une de 1945, l’autre, abondamment corrigée et élaguée, de 1961. Le Cœur-espace constitue pour Bonnefoy un début d’écriture, selon le titre de l’entretien accordé en 2000 à Maria Silvia Da Re et publié à la suite du recueil. Cette entrée en poésie se fait sous le signe d’une parole jaillie de l’inconscient, de mots et de phrases que le poète laisse surgir et s’écrire librement.

Les images et les métaphores résultant de cette écriture libérée d’un sens qui lui préexisterait sont saisissantes, et d’une beauté que l’on pourrait dire en quelque sorte « convulsive ». Ainsi par exemple le vers liminaire qui allie les opposés dans un alexandrin lapidaire :

Au plein froid de l’été ton visage de pierre

Vers la « source unique » de l’inconscient

Le jeune Bonnefoy se lance avec le Cœur-espace dans l’exploration d’un monde nouveau, celui de la parole de l’inconscient, comme il l’explique dans l’entretien avec Maria Silvia Da Re : « je me souviens de ce sentiment de seuil qui s’ouvre que me donnèrent bientôt les vers du Cœur-espace, une impression de descente dans un espace verbal intérieur à moi… ». Un seuil donc, comme sentiment premier, que ressent aussi très fortement le lecteur. Au fur et à mesure que l’on tourne les pages de ce bref recueil, la sensation d’entrer dans un territoire inconnu, de franchir une frontière se fait de plus en plus prégnante. Or ce thème du franchissement surgit plusieurs fois dans le recueil : « Ainsi j’avais franchi ton visage dans l’herbe », ou plus loin « J’ai vu que n’ai-je vu tu as un goût de frontière ». Cette frontière est sans doute celle-là même de ce seuil poétique, de ce monde verbal nouveau qui se donne à travers des visions extrêmes, voire violentes.

Il y a ainsi prolifération d’images, dans un flux d’enthousiasme qui ne cesse que lorsque nous refermons le livre. En effet, le rythme imprimé au recueil ne retombe quasiment jamais, un élan constant porte les vers toujours vers l’avant. Ce texte-flux, sans aucun signe de ponctuation, ne recule pas devant la juxtaposition de métaphores puissantes les unes à la suite des autres, ni devant une écriture discontinue. Pourtant, si l’on se penche avec un peu plus d’attention sur ces images, il devient évident que le Cœur-espace se situe très loin de l’écriture automatique.

De la permanence de la continuité dans la discontinuité

Les vers que nous avons cité plus haut montrent déjà une nette cohérence interne des images. Ainsi le « visage » qui ouvre le recueil, ne cessera de revenir sans cesse. À partir du vers liminaire semble se créer un réseau d’images évoluant peu à peu autour du froid, des saisons, puis du soleil :

Quel temps fait-il sur ton visage un hiver taché de louves

[…]

Quel temps fait-il sur ton visage j’ai vu des aigles se disputer l’hiver

[…]

Ô roue solaire visage d’huile de l’été

[…]

Mais je cherche mon unique visage celui qui transparaît

Sur la nuque du jour

Un fil se tisse donc entre les images, s’étend de l’une à l’autre, et il en est de même avec celles liées à l’enfance. Le poète, dans la seconde version, a parfois supprimé ces liens qui pouvaient paraître trop évidents (comme par exemple les nombreuses mentions du terme « Tasmanie »).

Une question vient naturellement à l’esprit : cette continuité qui perdure dans un recueil apparemment discontinu est-elle le fruit d’une censure, d’une ressaisie du texte après-coup, ou bien s’agit-il d’une structuration en quelque sorte naturelle de l’inconscient qui reviendrait aux mêmes images en les développant ? Quoi qu’il en soit, le résultat est là : un texte qui laisse transparaître de manière fascinante une structure sous son flot.

Car il s’agit bien, avec le Cœur-espace, de ressaisir dans le lieu clos du cœur l’espace extérieur. Dans l’entretien qui suit le recueil, Yves Bonnefoy explique que le « visage de pierre » témoigne pour lui de la découverte du néant, du « grand dehors » qui se dérobe, et qu’il faudrait par la poésie parvenir à rendre présent à nouveau : « la poésie, c’est ce qui commence dans l’espace mais, par une transmutation de celui-ci, se retrouve en cette unité, ce lieu comme unité à quoi fait penser le cœur ».

Le jeune poète du Cœur-espace se tient donc au seuil d’une nouvelle expérience de soi, du néant et du langage, expérience déroutante qui lutte pour tenir encore le fil de la continuité dans la discontinuité, et pour inclure sans le limiter l’espace extérieur dans l’unité intérieure. Tous ces éléments nous semblent merveilleusement condensés dans ces deux vers de la version de 1945 :

J’étais sur une porte et la nuit maintenant je ne me souviens plus

Mais dans ma main je garde encore le fil rouge des désastres

Yves Bonnefoy, Le Cœur-espace, Farrago, Tours, 2001