Parution du numéro 31 de La traductière

Tr31CovMLe numéro 31 de La traductière, revue franco-anglaise de poésie et art visuel, vient de paraître.

Vous pouvez y découvrir des poèmes écrits en résonance avec le thème « Poèmes que nous sommes – Our Selves as Poems », par des poètes contemporains venus de tous horizons, parmi lesquels j’ai eu le bonheur de traduire Daniele Pieroni (Italie) et José Luis Reina Palazón (Espagne). Ce numéro comporte aussi un dossier consacré à la poésie roumaine contemporaine, et le travail de nombreux artistes visuels. Bonne lecture !

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L’éclat bleuté de l’aube…, micro-récit

Ce micro-récit a été écrit pour la section « Miroirs » de la revue À verse, et publié dans le numéro 9. Il s’agissait d’écrire des textes à partir de la série de peintures Marthe au tub de Bonnard.

L’éclat bleuté de l’aube filtrait à travers le rideau dont les longs plis s’écoulaient comme un ruisseau sur les vitres.

L’esprit encore enfoui dans un demi-sommeil, le corps nu nimbé du souvenir de la chaleur sous l’édredon, elle brisa la mince couche de glace qui se formait, les nuits d’hiver, à la surface de la bassine. Retirant du feu le broc fumant, elle s’apprêtait à verser l’eau bouillante dans l’eau glacée, quand elle retint son geste. Dans le broc d’étain soudain noirci, le liquide était blanc, comme du lait mousseux qu’elle n’osait plus répandre.

 

Bonnard, Femme au tub, 1914.

Bonnard, Femme au tub, 1914.

 

Bonnard, Nu accroupi au tub, 1918.

Bonnard, Nu accroupi au tub, 1918.

 

 

 

 

Dino Valls ou le vertige du regard

Des femmes au regard attristé ou tendu, aux yeux vitreux comme prêts à laisser déborder des pleurs, insérées, enserrées dans des décors qui les exposent. Des décors de deux types : ceux aux détails labyrinthiques, à la précision minutieuse, qui semblent refléter tous les méandres de l’inconscient humain, ou, au contraire, ceux aux fonds unis, vides, laissant à la femme le soin d’irradier comme dans l’iconographie du Moyen-Âge. Ce sont, à mon sens, les éléments les plus marquants dans la peinture de Dino Valls, peintre espagnol né en 1959, dont je ne me lasse pas, depuis quelques jours, de découvrir les œuvres.

La peinture de ce scientifique (médecin et chirurgien) se développe dans un style d’une affolante précision, où chaque détail du décor conduit à un autre, toujours plus mystérieux, comme dans un rêve. Regarder un tableau de Dino Valls est un peu comme suivre un trajet onirique : il est impossible d’expliquer pourquoi tel objet se trouve là, sa signification par rapport à l’ensemble, le malaise ressenti face à la figure féminine qui paraît parfois prise au piège, l’érotisme légèrement sadique, la menace que l’on sent sourdre, le dédale où l’œil erre… et pourtant se dégage une cohérence de ce labyrinthe, une cohérence propre au rêve, aux images oniriques dont on pressent l’importance secrète, dont on devine les mécanismes enfouis.

 Ce tableau est le dernier tableau en ligne sur son site, et c’est par lui que j’ai découvert Dino Valls.

Dino Valls, DIES IRAE, 2012

J’ai été saisie par la mise en regard par le peintre, à travers les visages féminins qui entourent la figure centrale et la démultiplient de manière inquiétante, d’images qui semblent provenir de techniques et d’époque différentes, avec à gauche comme des gravures médicales ou de vieilles photographies, alors qu’en bas à droite on croirait presque la couverture d’un magazine de mode. Les rideaux rouges qui entourent les visages mettent en avant la représentation, tout ceci est un théâtre, le théâtre foisonnant de l’inconscient exhibé.

Si l’on s’approche du tableau, on remarque deux petits théâtres au premier plan, un théâtre d’ombres, référence peut-être platonicienne, et un théâtre sur lequel on peut lire Theatrum revelationis et d’où sort un corps aux entrailles ouvertes.

Révéler nos entrailles, sans rien donner comme autre clé que des images, des jeux d’ombres, des projections sur la toile, caverne de notre inconscient, voilà peut-être le désir de Dino Valls. D’ailleurs, nous sommes endormis, et – détail minuscule – le réveil électrique indiquant en rouge 14:40:00, placé juste à côté du théâtre, ne va pas tarder à sonner.

Cet autre tableau, peint en 2011, m’a beaucoup marquée.

Dino Valls, PROSCAENIA, 2011

J’y sens flotter une légère perversion, mais la femme encastrée dans l’étagère de bois paraît finalement n’être prisonnière que d’elle-même, de son propre labyrinthe intérieur, ou bien de la multiplicité infinie des possibles de l’univers, dont elle est le centre sans pour autant communiquer avec, tant les images sont cloisonnées.

Ces visions minuscules et qu’on imagine illimitées, débordant du cadre, me font penser, en littérature, à la description de l’Aleph par Jorge Luis Borges, ou à ces écrivains myopes dont parle Gracq dans Lettrines. Cette capacité de peindre le détail est vertigineuse, et me fascine je crois d’autant plus qu’elle se rapproche de ce à quoi j’aimerais tendre dans ma propre écriture. L’absence de spontanéité dans le geste pictural n’empêche pas l’imagination débridée (et peut-être la spontanéité dans le surgissement des idées), le style précis et pensé, maîtrisé, ne bloque pas l’essor du rêve, enfin les détails, loin de brider la participation du spectateur, ouvrent au contraire des routes infinies pour celui qui regarde, qui est libre d’aller où il veut.

Pour finir, je voudrais donner à voir deux tableaux assez différents des deux premiers. Il s’agit cette fois de tableaux au fond uni, où le peintre joue manifestement avec la tradition picturale. Le premier me fait penser à un Saint Sébastien de la Renaissance, l’autre à une Vierge du Moyen-Âge sur fond d’or. Mais dans les deux cas, Dino Valls subvertit la tradition pour en faire quelque chose de tout à fait contemporain. L’impact sanglant des flèches sur un Saint Sébastien devenu féminin est remplacé par des sceaux en cire à cacheter, tandis que le voile de la Vierge devient un patchwork cousu de tissus et d’objets les plus hétéroclites.

Dino Valls, SIGILLA, 2011

Dino Valls, NIGREDO, 2010

Les véritables chocs esthétiques sont relativement rares. Ces rencontres soudaines qui vous obligent à revenir sans cesse voir, lire, écouter, et qui à chaque approche révèlent une dimension nouvelle, une sensation nouvelle, de nouveaux détails. Dino Valls a été pour moi l’un de ces chocs esthétiques.

Pour continuer à se perdre dans son labyrinthe : http://www.dinovalls.com/

 

 

 

Cela faisait maintenant dix ans qu’on l’avait enfermé…, micro-récit

À la suite de l’exposition Zufallstreffer à Berlin, où des textes de différents auteurs répondaient à des dessins d’Aurélien Tristan Bonnetain, vient de paraître en édition limitée le catalogue de l’exposition, et un livre électronique regroupant toutes les contributions. Voici la mienne, sous forme de micro-récit, accompagnée du dessin qui l’a inspirée.

Cela faisait maintenant dix ans qu’on l’avait enfermé.

Parfois il songeait au merveilleux chaos de la ville dehors. Il revoyait flotter devant ses yeux des immeubles crénelés, de petites montagnes derrière des palissades, des campaniles avec d’étroits colimaçons sans fin, des barques à la voile triangulaire toujours amarrées à quai. Enfant, il avait longtemps contemplé la mousse et les puces d’eau qui envahissaient leurs coques pourries. Le vrombissement infernal de quelques uns de ses jouets mécaniques lui revenait en mémoire. Sa mère avait certainement dû, dans la terre bien ratissée de derrière le portail, faire pousser une plante fleurie pour chacune de ses années de détention.

En général, il étouffait le cours de ses pensées aussitôt qu’il les sentait s’éloigner du souvenir pour se rapprocher de la supposition. Tout s’achevait dans la lumière aveuglante de la lampe braquée sur lui lors de l’interrogatoire. Il recommençait alors à scruter les sillons dans l’empreinte spiralée de son doigt.

Exposition « Zufallstreffer » – Berlin

Aurélien Tristan Bonnetain, Zufallstreffer

L’exposition Zufallstreffer, qui aura lieu à Berlin les 24 et 25 février 2012 au Kunstraum Kreuzberg/ Bethanien (Studio I) présente les 10 dessins d’un ami, Aurélien Tristan Bonnetain. À chaque dessin il a voulu que réponde un texte écrit  par un auteur différent. J’ai donc écrit un micro-récit qui sera exposé aux côtés du dessin qui l’a fait naître (le dessin comme le texte seront mis en ligne ici après l’exposition).
Les textes seront publiés par eriginals berlin et seront disponibles à partir du 24 février 2012 au format E-book. Lors du vernissage de l’exposition aura lieu une lecture de tous les textes.

 
 
Ci-dessous une description en allemand du projet, tirée du site de Mathilda Gold :

Zufallstreffer – Aurélien Tristan Bonnetain und die Geschichtenerzähler

Die Ausstellung Zufallstreffer – Aurélien Tristan Bonnetain und die Geschichtenerzähler zeigt Zeichnungen des in Berlin lebenden französischen Künstlers Aurélien Tristan Bonnetain und Texte internationaler Geschichtenerzähler. Bonnetain beschäftigt sich in seinen Zeichnungen mit der Zufälligkeit der Linie und der Entstehung von Geschichten. Die Geschichtenerzähler setzen sich ihrerseits mit dem Deutungsschatz seiner Arbeiten auseinander. Das Gemeinschaftsprojekt wird erstmals im Kunstraum Kreuzberg/ Bethanien in Berlin ausgestellt.
Die kleinformatigen, zweidimensionalen Arbeiten, die auf postkartengroße Notizblätter

Aurélien Tristan Bonnetain, Zufallstreffer

entstehen, führen über die Linie zur Fläche. Sie sind ein Experimentierfeld der Gedanken. Die lyrischen, zufälligen und naiven Zeichnungsprozesse des Künstlers laden zum Träumen und Geschichtenerzählen ein. Die Geschichte in der Zeichnung ist von der Zufälligkeit der Linie, der Form und deren Verhältnis zueinander geprägt. Während Bonnetain eine so entstehende Geschichte auf dem Papier erzählt, bleibt deren Ausgang bis zum Ende offen. Er erlaubt dem Geschichtenerzähler seiner Phantasie freien Lauf zu lassen und eine mögliche von vielen vorstellbaren Geschichten zu formulieren.

Das Dargestellte ist symbolisch oder figurativ – eine Illustration von gegensätzlichen Elementen, von verlorenen Figuren, die sich irgendwann in anderen Formen oder Landschaften willkürlich wiederfinden. Miniaturhafte Riesen, verstrickte Körper, Pseudophalli, fliegende Vaginas, Knochen, Krücken und Kolumnen, Labyrinthe, Monstren, unmenschliche und dekorative Formen führen den Betrachter durch eine verträumt konstruierte Welt. Er verliert sich darin – wandert, balanciert, fällt, springt und begibt sich in kuriose Situationen. Bonnetains Zeichnungen sind von fernen Reisen und Mythen, von Momentaufnahmen und Gesprächen, von Filmen, Bildern und Zitaten inspiriert. Sie handeln von dem, was in seinem Kopf oder seinen Fingerspitzen geschieht. Sie beanspruchen keine allgemeingültige Geschichte für sich und warten darauf von Geschichtenerzählern weitergeführt zu werden.

Die Ausstellung Zufallstreffer – Aurélien Tristan Bonnetain und die Geschichtenerzähler ist am 24. und 25. Februar 2012 im Kunstraum Kreuzberg/ Bethanien (Studio I) zu sehen.

Die Kurzgeschichten werden bei eriginals berlin publiziert und sind ab dem 24. Februar 2012 über den Verlag als E-Book erhältlich.

Teilnehmende Schriftsteller: Boris Hillen, Tobias O. Meißner, Romain Delange, Irène Gayraud, Irina Predo, Clément Labail, Johannes Lotze, Christian Wöllecke, Thomas Köck, Mazen Maarouf, Dalan Badak
 
Projektleitung: Vivi Kallinikou, Alime Gümüs
Projektassistenz: Eszter Légrády
Pressereferenz: Annika Hirsekorn

Un peu d’art tchèque…

Un petit bout d’art tchèque. Pour regarder un moment vers l’Est. Et aussi parce que souvent nous ne le connaissons pas, ce qui était mon cas avant d’aller, il y a deux jours, voir une exposition d’art tchèque à Prague. Je ne prétendrais en aucun cas en connaître quoi que ce soit suite à cette visite, mais la découverte d’artistes dont je n’avais jamais entendu parler, avec leur langage à la fois étonnamment lointain et proche de nous, me pousse à livrer quelques impressions et surtout quelques toiles ici. On l’aura compris, ce post n’est pas un post critique, il a pour but de faire partager une intense découverte.

L’exposition s’intitule Years in Days, Czech Art 1945-1957 et propose une rétrospective à la fois chronologique et thématique de l’art tchèque durant cette période qui couvre l’immédiat après-guerre et presque 10 ans de communisme, la date charnière étant bien entendu celle de 1948.

Au fil de l’exposition, les artistes passent et repassent, ce qui permet d’appréhender l’évolution de leur peinture qui au début est porteuse d’une certaine douleur, d’une certaine désillusion d’après-guerre. Le thème de la conversation, ou du rapport difficile entre les êtres y est très présent (en particulier un très belle toile de Vácalv Chad intitulée Wartime conversation, dont je n’ai pas pu retrouver la reproduction sur internet).

 

Libor Fara, Two Faces, 1945

 
Puis, au fil des années, après une période où presque tous les artistes touchent au cubisme, leur peinture se transforme pour certains en une sorte de surréalisme, ou plutôt de post-surréalisme. On y sent souvent une nouvelle désillusion, due cette fois au régime en place, comme dans les toiles de Mikulás Medek, dont la découverte m’a profondément bouleversée. Ses personnages sont souvent effilés, maigres ; une femme à la silhouette aiguisée et à la peau rouge revient d’un tableau à l’autre et hante le spectateur.

 

Mikulas Medek, Sensitive Action I - Eye


 

Mikulas Medek, Cranachian Superlyricism

 
D’autres tableaux semblent dire la douleur du silence et de la privation de liberté, ainsi que le climat de peur qui règne, le tout teinté d’onirisme, comme l’atteste toute la magnifique salle « Imagination and Fear », dont voici quelques exemples qui m’ont particulièrement marquée :

 

Stanislav Podhrazsky, Imagination of Fear - A Cat, 1949


 

Mikulas Medek, Noise of the Silence

 
Puis la salle sur la mort témoigne parfois de l’expérience des camps ou d’autres atrocités, accueillant ainsi de nombreuses toiles de Alén Divis, à l’inspiration très sombre. Bien d’autres artistes m’ont interpellée au cours de cette exposition : parmi eux le photographe plus connu Josef Sudek, les peintres Josef Istler et Václav Tikal, ou encore, une des rares femmes de l’exposition, Olga Cechova. Pour certains, leur nom ne suffira pas à qui voudrait se faire une petite idée de leur œuvre, puisqu’on ne trouve qu’assez peu de reproductions ou d’informations sur eux sur internet…à quand une exposition d’art tchèque à Paris ?

Résiliences, Une photographie de l’Espagne au tournant des années 1950-1960

La Galerie VU se tourne vers l’Espagne, et expose en ce moment 140 tirages de photographes des années 1950-1960. Il s’agit pour la plupart de vintages, ou de photographies jamais exposées en France.

L’exposition réunit cinq photographes espagnols, dont les clichés dialoguent avec le regard plus distancié d’un photographe suédois.

Joan Colom

Quatre de ces photographes, Ricard Terré, Ramón Masats, Francisco Gomez et Joan Colom, faisaient partie du groupe AFAL (Agrupación Fotográfica de Almería), fondé en 1950. Durant la période franquiste, la censure règne, l’art est orienté vers un certain académisme que ce groupe tente de rompre en proposant une photographie moderne et humaniste. À travers des images de la Semaine Sainte (Ricard Terré), des scènes volées au Raval de Barcelone (Joan Colom), ou des paysages souvent symboliques (Francisco Gomez), il s’agit de montrer l’Espagne, dans une démarche proche du reportage social toujours empreinte de subjectivité, voire de lyrisme. C’est une Espagne croyante, une Espagne meurtrie, une Espagne populaire et mélancolique que le spectateur découvre dans ces clichés, mais aussi une Espagne transfigurée par la vision pleine d’humour qui se dégage de certaines des photographies.

En marge des photographes de l’AFAL, l’exposition présente également des portraits exempts de tout apitoiement du photographe galicien Virxilio Vieitez et des clichés du suédois Christer Strömholm. Les photographies de ce dernier sont celles d’un étranger, d’un touriste venu en Espagne dans les années 60, mais j’ai été marquée par la proximité de certaines de ses photographies avec celles de Joan Colom : on y retrouve parfois la même pointe d’ironie.

Tous ces photographes sont réunis par la galerie autour du concept de résilience : dans ces photographies en effet, pas de résistance frontale, directe, mais une protestation sourde qui point à travers certains clichés, à travers les regards tendus des personnages photographiés.

 

Christer Strömholm, Espagne, 1962


 

Résiliences, Une photographie de l’Espagne au tournant des années 1950-1960, Galerie VU, 2 rue Jules Cousin dans le 4ème à Paris, jusqu’au 19 juin 2010.