Lecture autour de Dino Campana

Cher-e-s ami-e-s de la poésie, de la langue italienne et de la traduction,

Mardi 13 décembre à 19h, j’aurai le grand plaisir de lire, en compagnie de Christophe Mileschi, des extraits de la poésie de Dino Campana et de la traduction à laquelle Christophe et moi avons passionnément oeuvré.

Si vous aimez Campana, venez !
Et si vous ne le connaissez pas, venez aussi ! Sa poésie fascinante est d’une intensité et d’une force inouïes, et mérite d’être découverte. C’est à mon sens un immense poète.

Cette rencontre aura lieu à La Libreria, librairie italienne située au 89 rue du Bd Poissonnière.

Ensuite nous partagerons un verre amical.

1ère de couverture

« à distance de souffle, l’air », lecture de Jonathan Baillehache

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« à distance de souffle, l’air », lecture de Jonathan Baillehache

Les 28 pages du livre de poèmes d’Irène Gayraud, à distance de souffle, l’air, édité par les éditions du Petit Pois (2014), ne sont ni collées ni cousues. De simples plis les retiennent de flotter hors de la couverture cartonnée qui les embrasse délicatement. Cette élégante ingénierie du livre introduit le lecteur au personnage principal du livre : une carte pliée qui flotte au vent. Mais la carte qui se déplie ainsi, reprise à travers le livre par le pronom « elle », est aussi une reine, peut-être la reine barbare du poète italien Dino Campana, qui est rappelé à notre mémoire par les épigraphes introduisant les deux parties qui divisent ce livre : « l’aridité » et « l’air ».L’air qui fait se déplier ainsi le pronom « elle » à travers ces 19 poèmes denses et succincts est visuellement représenté par le blanc de la page : il semble avoir balayé toute ponctuation. Ou presque. Un point de ponctuation, à la fin du premier vers du livre (« Ce qui reste de tant de fulgurance. »), et un autre, trois vers plus loin, (« Ce qui est resté. »), sont restés sur la page comme des parcelles de cendre, des grains de terre. Mais vite, emporté, soufflé dans l’air aride, ce point, d’un seul coup, disparaît. On laissera au lecteur le plaisir de chercher où dans ce livre éminemment visuel ces grains de poussières ont été portés par l’air aride. Leur ponctualité, comme la différence minime entre le présent progressif et le passé composé, s’estompe, pour faire place aux danses de l’air.

Au-delà des ponctuelles ponctuations du point, l’espace aéré du blanc emporte le lecteur dans une série de tumultes : des battements, des incurvations, des déploiements, des passages, des aspirations, des accroissements, des suspensions, des échappements, des éloignements, des rapprochements, des fulgurances, des effritements, des craquements, des éboulements, des éclatements, des déchirements. Tumultes relancés par des adverbes et des propositions tronqués, amputés, inachevés, flottants : « sous des dehors », « à son comble », « à égale distance », « en alerte », « n’a de cesse », « à distance de souffle ». Ces tumultes sont arrimés à la page, pourtant, par la majuscule, marquant le battement du noir et du blanc de chaque strophe, ainsi que par une série de groupes nominaux féminins, conclusifs, réunissant la tension de ces poèmes en formules claires et denses : « une apocalypse réticente », « une distance irrémédiable », « la prairie brûlante », « la catastrophe suspendue », « les courbes oublieuses », « des cicatrices primitives », « l’alarme des bêtes », « les cendres âcres ».

Lus à voix haute – ce qui est un vrai plaisir – le lecteur découvrira que ces tumultes ont une musique singulière, tantôt rythmée d’anapestes (« La côte demeure à égale distance ») et d’iambes (« les courbes oublieuses de la côte »), tantôt accidentée (« Comme une huile elle ravivent la base des flammes »). Envolée, arrimée, indécise, certaine, puis indécise à nouveau, la lecture de ces poèmes, prise entre l’œil et la voix, suit une carte, mais une carte barbare, qui flotte dans le vent, dont l’échelle n’a de cesse de changer, et qui s’arrête aux bords. Une lecture qui tourne autour d’un point d’aridité, donc, mais « sans l’assaillir ». Une lecture heureuse d’avoir soif, d’être étanchée, et d’avoir soif à nouveau.

Jonathan Baillehache

Poème sans titre, 10 janvier 2015

Ce poème, qui n’a pas de titre et n’a pas été retravaillé, a été écrit entre le 9 et le 10 janvier 2015, majoritairement pendant la nuit, comme une sorte de besoin immédiat après les événements terribles qui ont frappé la France. Je ne l’ai d’abord montré qu’à un nombre très restreint d’amis, mais leurs réactions me poussent finalement à le publier ici. Il s’agit là du premier poème plus ou moins « engagé » (on peut bien sûr débattre sur ce mot, mais ce n’est pas le sujet ici) que j’aie écrit, en m’interrogeant sur la légitimité d’une telle démarche : que sont et que peuvent les mots face à la mort et à la violence ? On a beau croire de toute son âme à la poésie, on se pose souvent cette question ; on se dit avec Jaccottet : « et j’aurai beau répéter « sang » du haut en bas de la page, elle n’en sera pas tachée, ni moi blessé ». Il n’y a d’autre légitimité pour moi que celle de suivre une nécessité impérieuse d’écrire, une sorte d’urgence de faire de la poésie en temps de détresse. Et le désir de croire, aussi, que la poésie est véritablement le lieu où non seulement se préservent, mais aussi jaillissent et se fécondent des forces vitales.

 
 

La tristesse maintenant

Une table ovale une porte on peut

cramer l’échange cramer le lien cramer le mouvement

Des trous des creux et

entre eux le vide qui s’étend

 

Muselières muselières on peut cramer les bouches

D’un coup toutes les cordes lâchent et ça dissone

bruit crachat

bruit ébriété par les alarmes et ça recouvre

 

Muselières muselières on impose à la langue

plus de mots encore pour dire des blessures

mots accouchés d’actes à l’envers

mots forceps

mots accouchés d’actes de métal

de métal contre, toujours contre

 

 

De très loin

de derrière

de profond

j’entends une voix qui dit souffle       qui insiste souffle souffle souffle

 

Souffle sur quoi ?

Souffle comme on souffle sur la plaie d’un enfant

Souffle pourquoi si ça se perd, si c’est transparent

un peu d’air sur la brûlure et puis ça crame encore

 

Souffle souffle il reste

la vibration de l’air, propagée

cercles excentriques

bouches cerclées de forte lumière

 

Tirées par des chevaux de pénombre

je vois qu’on emporte

les jambes de la parole libre sur des brancards

 

Et pourtant, demain, il faudra marcher

 

Paris, 09-10 janvier 2015.

 
 
 
 

Parution prochaine de « à distance de souffle, l’air »

Le 1er janvier prochain paraîtra mon premier livre de poésie, à distance de souffle, l’air, aux Éditions du Petit Pois. Cette parution est pour moi une très grande joie !

Les 50 premiers exemplaires sont numérotés et signés ; un bon de commande a été mis en place dès à présent pour permettre à ceux d’entre vous qui le souhaitent de réserver un de ces exemplaires.

Une brève description du livre figure sur le bon ci-dessous, mais si vous voulez en savoir un peu plus vous pouvez consulter cet entretien sur le site des éditions.

 

à distance de souffle, l'air

 

À flanc de monde s’enroulent les lianes, poème

Voici un poème publié en bilingue dans la revue Mula blanca (Mexique). J’en donne ici la version originale en français ainsi que la version espagnole de Laura Petrecca.

À flanc de monde s’enroulent des lianes

1.

Quand ils s’élancent et le tigre se plaît à la traque
il leur bondit parfois des ailes d’aigle
du jaune arraché au soleil

Et vers moi est son élan

Selon comme ils retombent
l’aigle le tigre ou le daim souffle le dernier
puis va boire
 
C’est alors que l’horloge indique une heure

2.

Encore un dimanche passé à aiguiser pour rien tous les couteaux de la maison

Il n’y aurait pas de sacrifice du daim
tout juste une face au soleil
et l’oubli de l’odeur du salpêtre crachée par les vieux murs

Aucun animal ne parlait plus

Leur rite réciproque s’étirait en altitude

Au plus proche d’une eau lente, d’une onde incontrôlée
aucun des deux n’était mon intention

3.

Tous les animaux à l’affût
presque immobiles dans les largeurs de la chambre

Entre les deux plus un tissu à exaspérer
plus une feuille noire, plus d’air

Ils maintiennent entre leurs corps salés
ce qui va leur échapper

Une perspective incomplète
les réduit et les figure
en charrois et coursiers
en contrées sous la chaleur
à présent plus douce et perdue

Par des chemins d’égale langueur
leurs mains s’ouvrent comme des aloès
se tendent comme des lianes

Alors elle quémande
d’une mi-voix qui supplie et qui toise
finis-moi, finis-moi, finis-moi
 

 
 

 
En la ladera del mundo se anudan las lianas

1.

Cuando se arrojan y el tigre se entrega a la caza
les brotan alas de águila
amarillo que arrancan al sol

Y hacia mí se lanza

Y al caer
el águila el tigre o el gamo respira por último
y va a beber
 
Es entonces cuando el reloj indica una hora

 

2.

Otro domingo perdido afilando en vano todos los cuchillos de la casa

No habrá sacrificio del gamo
apenas una cara al sol
y el olvido del olor a salitre que las viejas paredes escupen

Ya ningún animal hablaba

Su rito recíproco se estiraba en altura

Cada vez más cerca de un agua lenta, de un oleaje descontrolado
Ninguno de los dos fue mi intención

 

3.

Casi inmóviles en la amplia estancia
al acecho los animales

Entre ambos ya no hay tela por exasperar
ni oscuras hojas, ni aire

Sostienen entre sus cuerpos salinos
algo que va a escaparse

Una perspectiva incompleta
los reduce y los figura
en carretas y corceles
en comarcas de un calor
dulce y disipado

Sus manos se abren como la savia
como lianas se tensan
por lánguidos e idénticos caminos

Entonces ella insiste
a media voz que suplica y siega
acábame acábame acábame

La porteuse de lance, suite de poèmes

 
Des rayons suspendus dessinent un rideau
s’estompent puis s’incendient
comme des sillons de miel répandus au dehors

Devant elle attend
debout
qu’une main se lève
entrouvre le rideau

Elle voudrait entendre un choc de perles
les voir se détacher et rouler sur le sol
chacune y laisse une tache brûlée
et peut-être, derrière, un éclat de lame
 
 
 

Derrière le rideau de rayons suspendus
une chaleur latente

Debout la porteuse de lance
perce de sa lame
répand lait et sang

Le liquide ambré
laisse apercevoir des lueurs, des taches
qui s’éteignent

état de passage
où le feu n’existe pas encore
 
 
 

Et la lumière
fut lueur plus faible d’un soleil descendant
lent
léger
lanières et rayons tendus de toutes parts

Debout seule face
à la lueur sombre ou claire
tenir la lance
comme on porte le nom
de guerrière paisible
et commander encore
levée face à la lueur
un bâton ligneux dans les mains
 
 
 

Courbée à peine
elle dépose la lance
dans un sillon

Sa ligne s’enchevêtre à la couleur du sol
sa lame éclate un peu de terre
 
 
 

La silhouette sans lance
descend vers la pointe de sa lame
s’aiguise

Du bout de ses doigts, de ses mains,
de tout son corps dénoué
elle roule ensemble miel lait et sang
tavèle sa peau de terre
 
 
 

Fluide, maculée
ses pieds rayonnent
ignés dans le liquide brûlant

Un instant s’entrouvre
silence à l’horizon blanc

Debout elle participe

état de passage
poreux
avant de fondre
 
 
 

Une lance de bois flotté
arrive en un lieu dépourvu d’arbres
roule sur la grève

Des deux plats de sa lame
s’entrechoquent lueurs et ombres

Lorsqu’elle se suspend
on n’aperçoit plus que la tranche
sa fissure dans le sol
oscillation ou interstice
embrasure du feu
 
 
 

Cette suite de poèmes a été publiée dans le numéro 5 de la revue Mange Monde. Elle a été mise en musique sous le titre oscillation ou interstice par Luis Codera Puzo. Vous pouvez écouter cette pièce ici.

oscillation ou interstice

Voici une vidéo réalisée à partir de l’enregistrement en studio de oscillation ou interstice, pièce pour contre-ténor et flûte à bec, écrite par le compositeur Luis Codera Puzo sur mon poème La porteuse de lance, et interprétée ici par le duo Ums’n Jip.

Si vous l’écoutez, je vous conseille vivement d’utiliser des écouteurs ou un casque, car certains passages sont très subtils et ténus.

Bonne écoute !