Depuis le 13 novembre…

Depuis le 13 novembre, je n’ai plus écrit.
Et puis ce soir, j’ai écouté de la poésie
dans un bistrot.

J’ai entendu des mots, des mots en masse
ils m’ont giflée au visage, m’ont giflée au cerveau
jusqu’à ce que je m’éveille
que mes joues soient rouges.

Des quatre coins du bistrot
j’ai entendu des voix qui disaient
« il faut écrire »
et j’ai eu envie de rire.

Puis je me suis souvenue
des vers d’une amie, Marília,
qui écrit en brésilien, que je lis en espagnol :
« La poesia es una forma de resistencia
a los discursos dominantes ».

J’avais toujours envie de rire
mais pas exactement du même rire qu’avant.

Et puis mon ami Jean-Luc a dit
« On ingurgite chaque jour notre dose de poison ».
Et là, soudain,
j’ai commencé dans ma tête le texte de ce soir,
par à-coups ça dansait ça tournoyait des phrases
avec en fond le brouhaha du bar
comme une basse continue
comme un chant.

Le poison, chaque jour, s’ingurgite, s’infuse,
on se réveille les yeux injectés de tristesse,
désemparés.
On accepte de devenir suspects, tous, tous,
d’ouvrir nos sacs au supermarché,
d’être acteurs dans des milliers de films de vidéo-surveillance
On se range derrière un bouclier factice
On commence à se demander, en faisant son sac le matin,
si on pourra
répondre aux questions des étudiants
à leurs regards inquiets
ou entrer à la bibliothèque avec notre paire de ciseaux.

Pendant ce temps on oublie
de fourbir une langue.

Et là quelqu’un
que je ne connaissais pas,
en face de moi, à ma table, dans le bistrot,
quelqu’un qui s’appelait Alexis a dit
« la parole est dans une gangue, une gangue ».
Et j’ai vu l’image d’une écorce très lisse
très lisse, qui contiendrait des structures folles,
belles, rebelles peut-être, en-dessous, et qu’on ne verrait pas.
Une gangue oui
un bâillon un bandeau
où nos lèvres et nos yeux se sont perdus.

En rentrant chez moi dans la nuit j’ai vu
le tag sur un mur de ma rue
Un tag
que je vois tous les jours
un tag qui dit
« L’amour des siens c’est pas la haine des autres »
Et c’était moins naïf que d’habitude
ou peut-être plus,
mais cela n’avait pas d’importance
car c’était là, c’était écrit.

Et j’ai croisé
un couple à vélo qui s’embrassait dans le mouvement des roues,
des sacs de morceaux de pain déposés
par le boulanger du coin
devant un squat où vivent des gens invisibles,
et j’ai croisé encore,
un mec tout seul dans le noir
avec au dos, cachée dans un étui sombre, sa guitare,
une fille enveloppée dans sa veste
avec aux pieds des chaussures de tango –
et personne d’autre
sauf
une petite flaque d’eau
au bord du trottoir
qui brillait et qui sentait
encore le poisson des poissonneries du marché

Ce poisson qui
quand je l’ingurgite
me donne une dose de plomb, de mercure
de tous ces métaux lourds
si lourds à porter
et face auxquels je reste
comme l’a dit Alexis, ce soir,
« confortable, bien confortable »
tandis que d’autres pour le climat
prennent les coups de matraque
et contemplent les tags
tracés avec de la merde sur les murs des cellules
dans les commissariats.

Et puis j’arrive chez moi
je vois sur mon bureau
le dossier de Master de Iuliia, une étudiante Ukrainienne,
ce dossier rendu à l’avance car elle est repartie
à Kiev, dans la tourmente.
Elle a choisi d’écrire sur
« L’amour lors du naufrage des mondes ».

Et puis j’ouvre mes mails
je vois quatre messages, non lus
Et les quatre messages ce sont mes étudiants
qui m’envoient leurs poèmes
de l’atelier d’écriture
des poèmes « en hommage » pour le 13 novembre,
que je vais avoir la charge d’assembler, de relier
pour en faire quelque chose qui ressemble à un livre.

Je ne sais pas si ceci est un poème
cela ne ressemble pas
tellement pas
à ce que j’écris d’habitude
mais je crois que les habitudes vont changer.

Et je repense
à la petite flaque d’eau
au bord du trottoir.

Je pense
au respect immense
qu’il me faut
envers cette flaque d’eau
pour que je croie encore avoir
comme elle
ma place dans le monde.
Je pense
à l’attention calme
qu’il me faut
envers cette flaque d’eau
pour que j’y voie briller
même un instant,
un rayon de lune ou de réverbère
un rayon quelconque
un rayon.

(Montreuil, le 03.12.2015)

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Ce poème a été publié en mai 2016 dans l’anthologie contre la terreur, éditions Al Manar.

téléchargement (1)

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2 réflexions au sujet de « Depuis le 13 novembre… »

  1. Ce rayon existe, je l’ai rencontré. J’ai été secouru, on m’a tendu la main. Par des gens qui n’avaient pas les mêmes croyances que moi mais pour qui j’étais un simple être humain. Et pour eux ça suffisait pour faire tout ce qu’ils pouvaient et de manière amicale et désintéressée. Je pense que le rayon dont vous parlez c’était ça.
    Amicalement

  2. Bonjour,

    je suis votre blog depuis un an environ. Je vous comprends et je vous témoigne mon soutien, j’espère que vous trouverez la force de résoudre votre « crise de vers », il vous faudra sans doute du temps. Nous avons besoin des poètes ! Même si les poètes ne le savent souvent pas.

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