« à distance de souffle, l’air », lecture de Jonathan Baillehache

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« à distance de souffle, l’air », lecture de Jonathan Baillehache

Les 28 pages du livre de poèmes d’Irène Gayraud, à distance de souffle, l’air, édité par les éditions du Petit Pois (2014), ne sont ni collées ni cousues. De simples plis les retiennent de flotter hors de la couverture cartonnée qui les embrasse délicatement. Cette élégante ingénierie du livre introduit le lecteur au personnage principal du livre : une carte pliée qui flotte au vent. Mais la carte qui se déplie ainsi, reprise à travers le livre par le pronom « elle », est aussi une reine, peut-être la reine barbare du poète italien Dino Campana, qui est rappelé à notre mémoire par les épigraphes introduisant les deux parties qui divisent ce livre : « l’aridité » et « l’air ».L’air qui fait se déplier ainsi le pronom « elle » à travers ces 19 poèmes denses et succincts est visuellement représenté par le blanc de la page : il semble avoir balayé toute ponctuation. Ou presque. Un point de ponctuation, à la fin du premier vers du livre (« Ce qui reste de tant de fulgurance. »), et un autre, trois vers plus loin, (« Ce qui est resté. »), sont restés sur la page comme des parcelles de cendre, des grains de terre. Mais vite, emporté, soufflé dans l’air aride, ce point, d’un seul coup, disparaît. On laissera au lecteur le plaisir de chercher où dans ce livre éminemment visuel ces grains de poussières ont été portés par l’air aride. Leur ponctualité, comme la différence minime entre le présent progressif et le passé composé, s’estompe, pour faire place aux danses de l’air.

Au-delà des ponctuelles ponctuations du point, l’espace aéré du blanc emporte le lecteur dans une série de tumultes : des battements, des incurvations, des déploiements, des passages, des aspirations, des accroissements, des suspensions, des échappements, des éloignements, des rapprochements, des fulgurances, des effritements, des craquements, des éboulements, des éclatements, des déchirements. Tumultes relancés par des adverbes et des propositions tronqués, amputés, inachevés, flottants : « sous des dehors », « à son comble », « à égale distance », « en alerte », « n’a de cesse », « à distance de souffle ». Ces tumultes sont arrimés à la page, pourtant, par la majuscule, marquant le battement du noir et du blanc de chaque strophe, ainsi que par une série de groupes nominaux féminins, conclusifs, réunissant la tension de ces poèmes en formules claires et denses : « une apocalypse réticente », « une distance irrémédiable », « la prairie brûlante », « la catastrophe suspendue », « les courbes oublieuses », « des cicatrices primitives », « l’alarme des bêtes », « les cendres âcres ».

Lus à voix haute – ce qui est un vrai plaisir – le lecteur découvrira que ces tumultes ont une musique singulière, tantôt rythmée d’anapestes (« La côte demeure à égale distance ») et d’iambes (« les courbes oublieuses de la côte »), tantôt accidentée (« Comme une huile elle ravivent la base des flammes »). Envolée, arrimée, indécise, certaine, puis indécise à nouveau, la lecture de ces poèmes, prise entre l’œil et la voix, suit une carte, mais une carte barbare, qui flotte dans le vent, dont l’échelle n’a de cesse de changer, et qui s’arrête aux bords. Une lecture qui tourne autour d’un point d’aridité, donc, mais « sans l’assaillir ». Une lecture heureuse d’avoir soif, d’être étanchée, et d’avoir soif à nouveau.

Jonathan Baillehache

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