Poème sans titre, 10 janvier 2015

Ce poème, qui n’a pas de titre et n’a pas été retravaillé, a été écrit entre le 9 et le 10 janvier 2015, majoritairement pendant la nuit, comme une sorte de besoin immédiat après les événements terribles qui ont frappé la France. Je ne l’ai d’abord montré qu’à un nombre très restreint d’amis, mais leurs réactions me poussent finalement à le publier ici. Il s’agit là du premier poème plus ou moins « engagé » (on peut bien sûr débattre sur ce mot, mais ce n’est pas le sujet ici) que j’aie écrit, en m’interrogeant sur la légitimité d’une telle démarche : que sont et que peuvent les mots face à la mort et à la violence ? On a beau croire de toute son âme à la poésie, on se pose souvent cette question ; on se dit avec Jaccottet : « et j’aurai beau répéter « sang » du haut en bas de la page, elle n’en sera pas tachée, ni moi blessé ». Il n’y a d’autre légitimité pour moi que celle de suivre une nécessité impérieuse d’écrire, une sorte d’urgence de faire de la poésie en temps de détresse. Et le désir de croire, aussi, que la poésie est véritablement le lieu où non seulement se préservent, mais aussi jaillissent et se fécondent des forces vitales.

 
 

La tristesse maintenant

Une table ovale une porte on peut

cramer l’échange cramer le lien cramer le mouvement

Des trous des creux et

entre eux le vide qui s’étend

 

Muselières muselières on peut cramer les bouches

D’un coup toutes les cordes lâchent et ça dissone

bruit crachat

bruit ébriété par les alarmes et ça recouvre

 

Muselières muselières on impose à la langue

plus de mots encore pour dire des blessures

mots accouchés d’actes à l’envers

mots forceps

mots accouchés d’actes de métal

de métal contre, toujours contre

 

 

De très loin

de derrière

de profond

j’entends une voix qui dit souffle       qui insiste souffle souffle souffle

 

Souffle sur quoi ?

Souffle comme on souffle sur la plaie d’un enfant

Souffle pourquoi si ça se perd, si c’est transparent

un peu d’air sur la brûlure et puis ça crame encore

 

Souffle souffle il reste

la vibration de l’air, propagée

cercles excentriques

bouches cerclées de forte lumière

 

Tirées par des chevaux de pénombre

je vois qu’on emporte

les jambes de la parole libre sur des brancards

 

Et pourtant, demain, il faudra marcher

 

Paris, 09-10 janvier 2015.

 
 
 
 

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