Dino Valls ou le vertige du regard

Des femmes au regard attristé ou tendu, aux yeux vitreux comme prêts à laisser déborder des pleurs, insérées, enserrées dans des décors qui les exposent. Des décors de deux types : ceux aux détails labyrinthiques, à la précision minutieuse, qui semblent refléter tous les méandres de l’inconscient humain, ou, au contraire, ceux aux fonds unis, vides, laissant à la femme le soin d’irradier comme dans l’iconographie du Moyen-Âge. Ce sont, à mon sens, les éléments les plus marquants dans la peinture de Dino Valls, peintre espagnol né en 1959, dont je ne me lasse pas, depuis quelques jours, de découvrir les œuvres.

La peinture de ce scientifique (médecin et chirurgien) se développe dans un style d’une affolante précision, où chaque détail du décor conduit à un autre, toujours plus mystérieux, comme dans un rêve. Regarder un tableau de Dino Valls est un peu comme suivre un trajet onirique : il est impossible d’expliquer pourquoi tel objet se trouve là, sa signification par rapport à l’ensemble, le malaise ressenti face à la figure féminine qui paraît parfois prise au piège, l’érotisme légèrement sadique, la menace que l’on sent sourdre, le dédale où l’œil erre… et pourtant se dégage une cohérence de ce labyrinthe, une cohérence propre au rêve, aux images oniriques dont on pressent l’importance secrète, dont on devine les mécanismes enfouis.

 Ce tableau est le dernier tableau en ligne sur son site, et c’est par lui que j’ai découvert Dino Valls.

Dino Valls, DIES IRAE, 2012

J’ai été saisie par la mise en regard par le peintre, à travers les visages féminins qui entourent la figure centrale et la démultiplient de manière inquiétante, d’images qui semblent provenir de techniques et d’époque différentes, avec à gauche comme des gravures médicales ou de vieilles photographies, alors qu’en bas à droite on croirait presque la couverture d’un magazine de mode. Les rideaux rouges qui entourent les visages mettent en avant la représentation, tout ceci est un théâtre, le théâtre foisonnant de l’inconscient exhibé.

Si l’on s’approche du tableau, on remarque deux petits théâtres au premier plan, un théâtre d’ombres, référence peut-être platonicienne, et un théâtre sur lequel on peut lire Theatrum revelationis et d’où sort un corps aux entrailles ouvertes.

Révéler nos entrailles, sans rien donner comme autre clé que des images, des jeux d’ombres, des projections sur la toile, caverne de notre inconscient, voilà peut-être le désir de Dino Valls. D’ailleurs, nous sommes endormis, et – détail minuscule – le réveil électrique indiquant en rouge 14:40:00, placé juste à côté du théâtre, ne va pas tarder à sonner.

Cet autre tableau, peint en 2011, m’a beaucoup marquée.

Dino Valls, PROSCAENIA, 2011

J’y sens flotter une légère perversion, mais la femme encastrée dans l’étagère de bois paraît finalement n’être prisonnière que d’elle-même, de son propre labyrinthe intérieur, ou bien de la multiplicité infinie des possibles de l’univers, dont elle est le centre sans pour autant communiquer avec, tant les images sont cloisonnées.

Ces visions minuscules et qu’on imagine illimitées, débordant du cadre, me font penser, en littérature, à la description de l’Aleph par Jorge Luis Borges, ou à ces écrivains myopes dont parle Gracq dans Lettrines. Cette capacité de peindre le détail est vertigineuse, et me fascine je crois d’autant plus qu’elle se rapproche de ce à quoi j’aimerais tendre dans ma propre écriture. L’absence de spontanéité dans le geste pictural n’empêche pas l’imagination débridée (et peut-être la spontanéité dans le surgissement des idées), le style précis et pensé, maîtrisé, ne bloque pas l’essor du rêve, enfin les détails, loin de brider la participation du spectateur, ouvrent au contraire des routes infinies pour celui qui regarde, qui est libre d’aller où il veut.

Pour finir, je voudrais donner à voir deux tableaux assez différents des deux premiers. Il s’agit cette fois de tableaux au fond uni, où le peintre joue manifestement avec la tradition picturale. Le premier me fait penser à un Saint Sébastien de la Renaissance, l’autre à une Vierge du Moyen-Âge sur fond d’or. Mais dans les deux cas, Dino Valls subvertit la tradition pour en faire quelque chose de tout à fait contemporain. L’impact sanglant des flèches sur un Saint Sébastien devenu féminin est remplacé par des sceaux en cire à cacheter, tandis que le voile de la Vierge devient un patchwork cousu de tissus et d’objets les plus hétéroclites.

Dino Valls, SIGILLA, 2011

Dino Valls, NIGREDO, 2010

Les véritables chocs esthétiques sont relativement rares. Ces rencontres soudaines qui vous obligent à revenir sans cesse voir, lire, écouter, et qui à chaque approche révèlent une dimension nouvelle, une sensation nouvelle, de nouveaux détails. Dino Valls a été pour moi l’un de ces chocs esthétiques.

Pour continuer à se perdre dans son labyrinthe : http://www.dinovalls.com/

 

 

 

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5 réflexions au sujet de « Dino Valls ou le vertige du regard »

  1. Pour poursuivre ton analyse, il serait sans doute intéressant de s’attacher à la forme du retable avec lequel il joue dans les deux premiers tableaux. Dans le premier, c’est un retable véritable apparemment, et tu remarqueras que les dessins sur les 6 panneaux latéraux représentent le visage de la femme en partie dissimulé, presque exactement à chaque fois comme s’il représentait le portrait central masqué par lui-même ! Le second en revanche n’est qu’un retable en trompe l’œil qui réunit par le biais d’un principe baroque des imageries faisant penser à Van Eyck et Magritte !

    • Oui, cette démultiplication est inquiétante et fascinante je trouve. J’ai bien entendu pensé au baroque, mais je n’avais pas remarqué le retable en trompe l’oeil du second tableau (tu sais que je ne suis pas du tout spécialiste d’arts plastiques !), donc merci pour ton regard ! Et sinon tu aimes bien ce peintre ?

  2. Irène, je vous remercie beaucoup pour votre regard passionné et profond, et je vous félicite pour votre blog.
    Salutations cordiales.
    Dino

    • Dino, merci à vous pour ce commentaire, pour vos encouragements, et pour votre travail si inspirant. Je suis émue que vous ayez pris le temps d’écrire un mot ici. J’espère que j’aurai un jour l’occasion de voir vos toiles lors d’une exposition en France. Bien cordialement à vous, Irène.

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