Sigurður Pálsson, Poèmes des hommes et du sel

C’est depuis l’Islande que je voudrais vous parler de la poésie de Sigurður Pálsson, un poète, dramaturge et traducteur Islandais né en 1948, qui vécut longtemps en France, et dont je viens de découvrir la voix cristalline, à la fois limpide et complexe comme les facettes d’un prisme.

Son traducteur Régis Boyer, à l’orée de l’anthologie Poèmes des hommes et du sel publiée chez La Différence en 1993, nous avertit que Sigurður Pálsson est « parmi les plus intraduisibles », que « connaître l’Islandais, à la limite, ne sert pas tellement : il faut savoir de quelle manière, et pourquoi il tient tant à jouer avec la polysémie de son vocabulaire ou avec les équivoques de sa syntaxe ». De quoi éveiller une curiosité brûlante, et une interrogation légitime : que reste-t-il de ce travail sur le langage dans la traduction française ? Sans doute bien peu, mais qu’importe. Il suffit de lire quelques poèmes pour voir que la poésie de Sigurður Pálsson irradie au-delà de son langage d’origine : ses images, à la fois intemporelles et empreintes de modernité, frappent juste, sans fioritures, dans un dépouillement où perce parfois l’évocation de sa terre natale :

dans l’âpreté du vent matinal

je me tiens la tête entre les mains

ô si enfin venait la pluie

m’enserrant la tête

du chatouillement de mains disparates

ouvrait ma tête

pour que ma cervelle se hâle et s’aguerrisse

ouvrait ma tête à tous les mondes

comme un œuf de Pâques plein de proverbes

 Les poèmes offerts par ce volume me semblent presque tous, au-delà d’évocations tantôt épiques, tantôt quotidiennes et intimes, avoir pour noyau central un doute, voire une angoisse ontologique face au monde, ou plutôt face aux mondes, « à tous les mondes », comme s’il était impossible de choisir, de fixer le réel et encore moins le vrai. Le « Poème de la rue », dont voici la dernière strophe, ne dit pas, je crois, autre chose :

peu de choses me sont réalité

je me trouve là

le chant d’oiseaux non venus dans les oreilles ;

me regarde moi-même regardant la maison

j’ai le vague sentiment de me rappeler confusément

une fille dans le crépuscule dans cette maison

ses cheveux son dos ses épaules

Je n’en jurerais pas pourtant

cependant je sais qu’elle est partie

ou peut-être non venue je ne sais pas

Dans ce monde-là, les oiseaux non venus peuvent chanter, rien n’est certain, ni le souvenir, ni la présence, ni l’absence, aucun savoir sûr ne peut être enserré dans le poème si ce n’est le changement, l’instabilité, la multiplicité des interprétations du monde, de la nature-même de ce monde.

Mais, même si ce doute permanent se fait parfois menaçant, la poésie demeure un « chemin » que l’on peut emprunter et qui sauve, qui donne une manière d’être au monde, au coeur du faire du poème :

Un secours est promis

du poème de sa facture

de la facture des chemins de poésie

Le passage du monde par le chemin – parmi d’autres possibles – de la poésie, transforme, me semble-t-il, la multiplicité et le doute en ouvertures, en routes infinies où l’on peut à la fois savoir et ne pas savoir, où la perte se convertit en élan vers une existence dans laquelle poème et vie ne font plus qu’un :

Perdues les fermes et perdus les sentiers battus des vents

Mais le sentier du poème et de la saga est toujours ouvert et libre.

Sigurður Pálsson, Poèmes des hommes et du sel, choisis, traduits et présentés par Régis Boyer, Paris, La Différence, coll. « Orphée », 1993.

 Voir également : André Verder (éd.), Il pleut des étoiles dans notre lit. Cinq poètes du Grand Nord, choix de poèmes d’Inger Christensen, Pentti Holappa, Tomas Tranströmer, Jan Erik Vold et Sigurdur Pálsson, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 2012.

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