Elle souriait en pensant à cette exigence qu’il avait…, micro-récit

Ce micro-récit est né grâce à la proposition d’un ami poète, Nicolas Folch, d’écrire un texte lié de près ou de loin au Mexique (ou à des liens quelconques entre la France et le Mexique, en ces temps pour le moins tendus dans les relations entre ces deux pays), afin de le publier sur son site d’art et de critique Water-Neon Proyecto. C’est un texte finalement très éloigné de questions politiques qui a vu le jour…

Elle souriait en pensant à cette exigence qu’il avait, comme certains étudiants issus de familles mexicaines aisées, de vivre dans les riches arrondissements de Paris pourtant si mornes, ou de pratiquer seulement des sports nobles et si possible onéreux. Malgré tout elle aimait bien son minuscule appartement en forme de cube sous les toits du XVIème, où elle lui rendait visite de temps à autre. D’en haut, on voyait la Seine, la Tour Eiffel, des bateaux-mouches voguaient au plafond pendant la nuit, et en été, le même morceau de phrase pour touristes, dans une langue ou une autre selon la position du bateau, entrait vingt fois par jour par la fenêtre ouverte… le pont de Bir Hakeim a été construit en mille huit cent soixan…

Entre chaque étreinte ils lisaient des fragments de poèmes de Sor Juana, en buvant un licuado de aguacate. Ces trois plaisirs émanaient au fond d’un même désir de volupté totale, si facile dans cet exotisme sans voyage, auquel elle pouvait s’abandonner avec le léger cynisme de se savoir sur un îlot de songe sans conséquence qu’elle oublierait jusqu’à sa prochaine visite.

Cette nuit-là il ouvrit la porte nu comme à l’accoutumée. Elle eut à peine le temps de souffler un hola qu’il la poussait déjà à pas lents vers la fenêtre ouverte et l’asseyait face à lui sur le balcon, sans un mot.

Cambrée, la tête renversée, au-dessus du vide suspendue, elle aperçut derrière elle la forme inversée de la Tour Eiffel, pyramidale, qui semblait tendre vers la terre ou naître du ciel, et elle distingua un instant le dessin du lièvre morcelé qu’il lui avait appris à voir sur la lune aztèque.

La version en espagnol, traduite par Nicolas Folch, est disponible ici.

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3 réflexions au sujet de « Elle souriait en pensant à cette exigence qu’il avait…, micro-récit »

  1. C’est marrant, l’image finale de la Tour Eiffel inversée me fait irrésistiblement penser à la lettre de Cyrano « Sur l’ombre que faisaient des arbres dans l’eau » : « Que dirais-je de ce miroir fluide, de ce petit monde renversé, qui place les chênes au dessous de la mousse, et le ciel plus bas que les chênes ? […] Aujourd’hui le poisson se promène dans les bois, et des forêts entières sont au milieu des eaux sans se mouiller […] Maintenant nous pouvons baisser les yeux au ciel, et, par l’onde, le jour se peut vanter que tout faible qu’il est à quatre heure du matin, il a pourtant la force de précipiter le ciel dans des abimes […] Je ne puis encore empêcher ma vue de prendre au moins ce firmament imaginaire pour un grand lac sur qui la terre flotte, etc. »
    Déformation professionnelle de dix-septièmiste !

  2. Et moi ta citation de Cyrano me fait penser en retour à Verlaine dans l’ariette oubliée IX des « Romances sans paroles », qui cite d’ailleurs Cyrano en épigraphe :

    « Le rossignol, qui du haut d’une branche se regarde dedans, croit être tombé dans la rivière.
    Il est au sommet d’un chêne et toutefois il a peur de se noyer. »
    (CYRANO DE BERGERAC.)

    L’ombre des arbres dans la rivière embrumée
    Meurt comme de la fumée,
    Tandis qu’en l’air, parmi les ramures réelles,
    Se plaignent les tourterelles.

    Combien, ô voyageur, ce paysage blême
    Te mira blême toi-même,
    Et que tristes pleuraient dans les hautes feuillées
    Tes espérances noyées !

    Dans le cas de mon texte, il ne s’agit pas vraiment de reflet, mais le phénomène d’inversion reste très proche…

    • Oui, l’épigraphe que cite Verlaine est tirée de la même lettre de Cyrano, on reste donc bien dans le même registre !
      Ce qui m’intéressait dans le rapprochement, c’était justement de voir comment deux images très proches, celles de l’inversion, étaient appelées par des principes poétiques voire éthiques très différents suivant les époques avec une logique baroque dans un cas et une logique disons surréaliste pour faire simple dans l’autre.

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