Pourquoi des mythes en poésie ?

Erato, the Muse of Poetry, Sir Edward John Poynter

Voilà une question que je me pose souvent ces derniers temps, devant l’insistance de certains mythes à vouloir s’immiscer, de manière discrète toutefois, dans certains de mes textes en cours. Je ne prétends pas ici apporter une contribution à la réflexion déjà si nourrie sur les rapports entre mythe et poésie, mais simplement ordonner quelques idées pour comprendre ce besoin du mythe qui se fait si souvent sentir dans l’écriture.

À première vue, mythe et poésie s’opposent sur bien des points déjà maintes fois analysés par les structuralistes, anthropologues ou sémioticiens de tous pays. Tout d’abord, le mythe est avant tout un récit, une narration, alors que la poésie s’affranchit souvent du narratif au profit d’une dimension beaucoup plus verticale. Ensuite, le poème est immuable, un objet parfait dans sa forme, et difficilement traduisible dans une autre langue, alors que le mythe n’a pas de forme (il n’a que des structures), il change sans cesse, n’est pas fixé dans un seul texte primordial. La poésie est dépendante du langage, alors que le mythe est sens pur, symbole, qui se détache d’un texte figé. Je n’invente rien ici, mais rappelle simplement quelques grandes lignes des pensées qui ont démontré la distance entre mythe et poésie.

Mais alors pourquoi, si cette distance est telle, la poésie est-elle un lieu aussi privilégié pour l’expression et l’utilisation du mythe ? Tout d’abord, je pense qu’il faut accepter de s’éloigner un peu de la pensée structuraliste, qui tend à faire de la poésie une forme seule, une déconstruction-reconstruction pure du langage, ce qui exclut par exemple toute possibilité de traduction. Loin de moi l’idée de dire que la poésie n’est pas forme et structure – mon fanatisme de l’organisation du poème témoignerait du contraire ! – mais elle n’est pas que cela. Et c’est pourquoi il est légitime de traduire de la poésie, car elle est aussi un sens, et pas un simple jeu linguistique.

Le mythe, comme la poésie, est un discours symbolique, codé, qui doit être déchiffré pour être entendu. Il y a plusieurs niveaux de compréhension du mythe, comme il y a plusieurs niveaux de compréhension du poème, mais ce qui me semble rapprocher surtout mythe et poésie, c’est la notion d’exemplarité, de non contingence qui ressort de leur analyse. Le poème comme le mythe échappe à l’anecdote, ils mettent en scène un absolu, un élément d’explication du monde. Les mythes reposent sur un premier système de référence, qui est celui du monde, et le remodèlent pour en donner une explication, tirée hors de toute contingence. Ce premier niveau de référence pour la poésie, c’est le langage articulé, que la poésie remodèle pour donner un nouveau sens à la fois au langage et au monde. On pourrait objecter que la poésie est quelque chose de singulier, qui procède de l’intime d’un individu, alors que l’exemplarité du mythe vient précisément de sa collectivité. Mais l’intime, une fois inclus dans le poème, devient précisément collectif, comme le héros du mythe devient universel.

Cette exemplarité du mythe s’assortit aussi d’une intemporalité, comme l’a bien montré par exemple Claude Lévi-Strauss, et ici encore mythe et poésie se rejoignent : ils ont besoin du temps pour se développer (ils procèdent d’une durée), mais ce qui y est dit échappe totalement au temps historique.

Le mythe comme la poésie sont une tentative d’échapper au contingent pour atteindre le nécessaire ; si leurs structures diffèrent, leur quête s’unit sur bien des points. Il ne me semble pas innocent que Mallarmé ait pu parler d’ « explication orphique de la terre » comme « premier devoir du poëte » : c’est le pouvoir d’explication des mythes comme de la poésie qui est en jeu.

Les deux pouvoirs entreraient-ils en conflit ? Serait-ce pour cela que j’ai parfois l’impression de lutter pour ne pas trop inclure d’allusions mythiques dans mes textes ? Peut-être. Quoi qu’il en soit, face à un mythe comme face à un poème, nous ressentons à la fois un éclairage, une sorte d’illumination, et en même temps une irréductible distance, un enfermement menaçant, et c’est sans doute une des raisons pour lesquelles le mythe trouve si bien sa place au sein du poème.  Il en augmente ce double effet, et apporte tout son substrat symbolique qui nous place avec plus d’insistance encore face à un principe d’explication de l’univers à la fois magique et écrasant.

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6 réflexions au sujet de « Pourquoi des mythes en poésie ? »

  1. Très bon article comme toujours.

    Si je peux apporter un petit complément, la plupart des mythes qui nous sont parvenus de la civilisation suméro-babylonienne étaient des hymnes (donc chantés). La Bible elle-même, lue en place publique, faisant appel à la musique et à une lecture préformatée, a des accents poétiques. Tout ça pour dire que les récits mythologiques sont, en quelques sortes, conditionnés à un univers de sens par leur forme initiale (bien qu’il est vrai que le mythe peut se déplacer et, donc, se reconstruire du fait d’une narration différente et selon une vision du monde qui dépasse les précédents référentiels de l’entendement).

  2. Merci pour votre commentaire. Je ne connais absolument rien aux mythes de la civilisation suméro-babylonienne : existe-t-il un ouvrage ou une sorte d’anthologie qui en rassemblerait quelques-uns afin que je puisse me faire une idée ?

  3. Pas à ma connaissance… Il y a néanmoins un très bon livre sur la mythologie suméro-babylonienne, avec des extraits de l’épopée de Gilgamesh, de l’épopée d’Erra et de la descente aux enfers d’Inanna (les mythes principaux) dans le livre de Bottero et Kramer « Lorsque les Dieux faisaient l’Homme ».

  4. Et si vous êtes parisienne, les cours de Mr Durand au Collège de France durent deux heures par semaine et sont accessibles gratuitement en plus d’être passionnant. Pour aller dans le sens du commentaire précédent, les hellénistes ont montré, grâce à l’étude des esprits et des accents, que la phrase grecque se déroulait pratiquement comme une partition. Et si je peux ajouter une chose, je pense que mythe et poésie, malgré ce qu’en ont fait les égarements tant de la critique structuraliste que marxiste, sont intimement liés, puisqu’ils coïncident tous deux avec une volonté de créer du sacré, la poésie est un fait mystique qui fait sens (à part quelques exceptions comme le lettrisme, mais j’ai du mal à les trouver réellement poétique du coup). La poésie n’est pas « autotélique », elle recréé une langue, donc, un monde, sur le même mode que le fait le mythe, c’est une « forêt de symbole » comme disait Baudelaire, parce qu’elle a une puissance sémiotique certaine, mais surtout parce qu’elle est organique et transcendante. Bonne soirée !

  5. Bonsoir
    Je découvre aujourd’hui votre blog. Bravo.
    Cependant, quand vous dites que de nombreux ouvrages ont étudié les rapports entre la poésie et les mythes, je ne demande qu’à en découvrir la bibliographie. Merci! Guy

    • Bonjour, je découvre seulement maintenant votre commentaire. La bibliographie est très vaste, mais le texte de référence est sans doute l’ouverture de « Le Cru et le cuit » de Claude Lévi-Strauss. Bien à vous.

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