La culture ou la vie…et l’écriture

Au fil de mes lectures de ces derniers jours, j’ai été arrêtée par une réflexion du poète cubain José Lezama Lima, portant sur les rapports entre la culture et la vie :

 

Sabemos que cualquier dualismo que nos lleve a poner la vida por encima de la cultura, o los valores de la cultura privada de oxígeno vital, es ridículamente nocivo, y sólo es posible la alusión a ese dualismo en etapas de decadencia. En épocas de plenitud, la cultura, dentro de la tradición humanista, actúa con todos sus sentidos, tentando, incorporando al mundo su propria sustancia. Cuando la vida tiene primacía sobre la cultura, dualismo sólo permitido por ingenuos o malintencionados, es que se tiene de ésta un concepto decorativo. Cuando la cultura actúa desvinculada de sus raíces es pobre cosa torcida y maloliente. […] Que siendo ambas, vida y cultura, una sola y misma cosa, no hay por qué separarlas y hablar de ridículas primacías.

 
Ce que je traduirais par :
 

Nous savons que tout dualisme qui nous conduirait à tenir la vie pour supérieure à la culture, ou bien à considérer les valeurs de la culture privée d’oxygène vital, est ridiculement nocif, et que l’allusion à ce dualisme n’est possible que lors d’étapes de décadence. Pendant les époques de plénitude, la culture, au sein de la tradition humaniste, agit avec tous ses sens, tentant, incorporant au monde sa propre substance. Quand la vie a la primauté sur la culture, dualisme permis seulement par les ingénus ou les malintentionnés, c’est que l’on considère cette dernière comme un concept décoratif. Quand la culture agit détachée de ses racines, elle est une pauvre chose tordue et malodorante. […] Puisqu’elles sont toutes deux, vie et culture, une seule et même chose, il n’y a pas à les séparer et à parler de ridicules primautés.

 

Cette réflexion, avec sa vision extrême qui assimile totalement vie et culture, m’a parue d’une grande justesse. Il ne s’agit pas, bien évidemment, de parler de la culture au sens précisément malodorant qu’elle a pris à notre époque, où elle englobe tout un amas d’œuvres, d’idées et de pensées souvent déconnectées de leurs racines, mais que l’on est supposés posséder pour l’image. Non, je veux parler ici d’un savoir, au sens qu’entend Lezama Lima, un savoir proche d’une vision humaniste de l’apprentissage. Et c’est précisément ce savoir, ces connaissances qui s’incorporent à notre vie, l’emplissent et la conditionnent tout à la fois.

Il serait complètement illusoire de penser que notre vie peut-être détachée de notre culture ; dès que nous devenons lecteurs, notre vie, notre vision du monde est conditionnée par des éléments culturels qui prennent presque autant d’évidence que le fait que le ciel soit bleu ou que l’eau mouille. Par exemple, en voyant un étang parsemé de lotus, comment ne pas penser, même un bref instant, aux Nymphéas de Monet ? Ceci vaut pour la vie hors des livres, mais aussi dans les livres : lisant le mot « albatros » dans un poème, comment ne pas voir un clin d’œil à Baudelaire ? L’aurore, depuis Homère, sera toujours aux doigts de rose.

Chaque culture, selon l’homme qui la porte, sera différente, mais quelle qu’elle soit elle sera vitale, parce qu’elle fera partie intégrante de la vie et du monde, parce qu’elle construira ce qui fait un homme au sens humaniste du terme. La culture ou la vie : il s’agit bien ici d’un « ou » d’équivalence et non pas d’exclusion.

Tout ceci m’a amenée à me poser la question de l’écriture, une fois acceptée l’idée de l’adéquation entre culture et vie. Comment le texte littéraire (et dans mon cas je parlerai avant tout de poésie) peut-il assumer cette culture dans l’écriture ? Je crois que l’écriture est précisément faite de vie et de culture, mais cette affirmation met tout de même en question la nature du réel, et la nature de ce dont parle la poésie. Si dans notre vie, les références culturelles modifient notre vision du réel, et deviennent vitales pour une appréhension du monde, alors toute métaphore poétique que nous pourrions créer sera au fond seconde. Il y aura toujours, première, une métaphore appartenant à notre culture, et qui aura conditionné notre manière de voir. Alors comment assumer à la fois la part de culture, et la part de renouveau indispensable à toute création ? D’autres ont tenté de purifier les mots, mais tout en écrasant leurs textes de références ! Nous approcherons-nous plus du réel en incorporant toujours plus de culture à notre vie, dans un élan englobant et totalisant, ou au contraire par l’épure la plus ascétique, par le recentrement sur le vide et l’absence ? C’est une question à laquelle il est bien difficile de répondre, mais il me semble qu’il serait un leurre de penser que la poésie peut s’affranchir de toute culture pour dire quelque chose d’un réel absolu et premier. Je pense même qu’elle ne le doit pas, car qui sait, l’empreinte culturelle dit peut-être  – et même certainement – quelque chose de vrai. La métaphore seconde que nous créons, ou notre réutilisation d’un mythe, devrait pouvoir garder en mémoire – derrière les mots qui auront changé – la métaphore première, tout en présentant du monde un visage nouveau et inconnu. Jusqu’à ce que ce nouveau visage intègre à la fois la vie et la culture.

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2 réflexions au sujet de « La culture ou la vie…et l’écriture »

  1. Tout à fait d’accord avec ton commentaire. La réflexion de Lezama Lima est très intéressante : en affirmant une cohérence entre la vie et la culture, en refusant une quelconque primauté de l’un sur l’autre, il montre à quel point le monde, les choses n’existent que par ce que l’on en fait, il n’y a de vérité que celle que l’on invente, que l’esprit crée ; au fond, mathématique ou poésie, tout n’est qu’œuvre, création de l’esprit. Jadis, dans certaines contrées, là où l’on n’avait pas encore opéré la distinction entre culture et vie, les fées jouaient dans les herbes hautes : superstition, croyances, ou plutôt vision du monde enchantée ? Car on ne peut appeler croyances que ce qui s’oppose à un savoir ; il suffit de montrer la relativité de l’idée de savoir pour réhabiliter la valeur de l’enchantement. Délire mystique ? oh, pas vraiment, je suis tragiquement cartésien ! mais la poésie et l’art ont un sens selon moi, je préfère donc penser cela en terme de résistance : la vie, puis-je la renommer « le réel » n’est pas supérieure à la culture, mais rien que l’ensemble des artefacts auquel donnera forme, vie, sens, le travail l’esprit humain, la culture.

    Je suis inspiré, c’est sorti tout seul… rien relu !

  2. Merci pour ton commentaire. Je suis en partie d’accord, mais pas totalement avec ce que tu dis. Il me semble que tu tires ce que j’ai dit – et aussi la pensée de Lezama Lima – vers une conception sans doute plus cartésienne que ce qu’elle n’est. J’aime bien le rapprochement que tu fais entre savoir et croyance, mais je ne suis pas capable d’adhérer aussi clairement que toi à l’idée que « il n’y a de vérité que celle que l’on invente ». Je suis bien d’accord avec l’idée que le réel se crée avec nous, qu’il se modifie au fil des créations, mais je n’évacue pas si facilement la possibilité d’une vérité première. Je pense que pour Lezama Lima – comme pour moi – la culture, la création, est au contraire un moyen de rendre le réel plus absolu et par là moins relatif : si elles ont autant de place dans notre vie, c’est sans doute parce qu’elles disent quelque chose de la vérité, tout en (et c’est là que je te rejoins totalement) la construisant pas à pas. Aucune certitude absolue dans ce que je dis ici, mais simplement l’impossibilité pour moi de récuser cette hypothèse.

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