Notizen zur Melodie der Dinge, Rainer Maria Rilke

Ces Notes sur la mélodie des choses du jeune Rainer Maria Rilke, âgé seulement de 23 ans lorsqu’il les rédige, nous parlent, en 40 très brefs paragraphes dont certains sont presque des aphorismes, à la fois de la création en général, du théâtre, de la peinture, des hommes dans leur solitude essentielle mais aussi dans leur communauté, et enfin de toute une vision du monde et de la vie que l’on retrouvera ensuite dans sa poésie.

Le but premier de ces notes est de présenter une nouvelle manière de faire du théâtre, de comprendre et d’écrire l’action scénique. Mais ce texte va bien au-delà : à travers l’appel à la mise sur scène de ce que Rilke appelle l’arrière-plan, se dessine à la fois une vision de l’art et du monde qui tente de laisser entendre la mélodie des choses derrière tout chant poétique :

 
 

Sei es das Singen einer Lampe oder die Stimme des Sturms, sei es das Atmen des Abends oder das Stöhnen des Meeres, das dich umgiebt – immer wacht hinter dir eine breite Melodie, aus tausend Stimmen gewoben, in der nur da un dort dein Solo Raum hat.

Que ce soit le chant d’une lampe ou bien la voix de la tempête, que ce soit le souffle du soir ou le gémissement de la mer, qui t’environne – toujours veille derrière toi une ample mélodie, tissée de mille voix, dans laquelle ton solo n’a sa place que de temps à autre.

 

Mais au fil des paragraphes, une idée se dessine : cette mélodie n’est pas seulement celle des choses, mais celle de l’univers, du Tout – Rilke dit « la grande mélodie » – sur laquelle viennent se superposer les voix singulières. Pour connaître le sens de son existence, pour créer, il faut donc avant tout savoir écouter cette mélodie de l’arrière-fond. On voit que cette nécessité de l’écoute, ensuite essentielle dans les Sonnets à Orphée, est déjà présente dans cet écrit de jeunesse annonçant beaucoup de ce que sera la poétique de Rilke. Au théâtre, et dans la vie, c’est la présence audible de cette mélodie à l’arrière-plan qui permet l’union des hommes au travers de leur solitude essentielle. Elle devient mélodie-lien, mélodie-pont, que Rilke compare aux paysages se trouvant derrière les personnages chez Fra Bartolomé ou Léonard : ce sont en eux que « les ponts menant à l’autre » se tissent, et non pas en nous. C’est cette réflexion sur la possibilité d’être à la fois solitaire et infiniment lié, de garder une solitude essentielle tout en franchissant un pont vers l’altérité qui m’a sans doute le plus marquée à la lecture de ce livre, car si l’homme pour Rilke ne doit pas chercher l’union avec l’autre en lui, mais derrière lui, alors la mélodie d’arrière-plan devient un lien mystérieux mais d’une plus grande nécessité.

 

Enfin, dans les derniers paragraphes de ce petit ouvrage, cette mélodie devient clarté, guide pour l’écriture et la vie :

Denn es ist fast von der Bedeutung einer Religion, dieses Einsehen : daß man, sobald man einmal die Melodie des Hintergrundes gefunden hat, nicht mehr ratlos ist in seinen Worten und dunkel in seinen Entschlüssen. Es ist eine sorglose Sicherheit in der einfachen Überzeugung, Teil einer Melodie zu sein…

Car c’est presque de l’importance d’une religion, d’avoir compris ça : qu’une fois qu’on a découvert la mélodie de l’arrière-plan, on n’est plus indécis dans ses mots ni obscur dans ses décisions. C’est une certitude tranquille née de la simple conviction de faire partie d’une mélodie…

 

Écouter la mélodie des choses, voilà sans doute un des plus beaux préludes à la vie et au chant.

 

Rainer Maria Rilke, Notes sur la mélodie des choses, traduit de l’allemand par Bernard Pautrat, Allia, 2008

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Une réflexion au sujet de « Notizen zur Melodie der Dinge, Rainer Maria Rilke »

  1. Merci pour cette référence : je l’ai vue à Gibert, je l’ai lue et j’ai adoré ! C’est un texte passionnant et vraiment stimulant et qui va tout à fait dans le sens de ma propre réflexion quoiqu’en l’abordant d’un point de vue différent puisqu’il ne prend la peinture que comme métaphore pour parler du théâtre. Mais toutes ses analyses sur « l’arrière plan » me semblent particulièrement pertinentes même si, personnellement, ma réflexion viserait plutôt à supprimer le premier plan pour ne conserver que la seule « mélodie universelle », comme ont cherché à le faire les peintres romantiques allemands en somme, en effaçant la Joconde pour n’en conserver que le paysage ! Puisque « c’est au loin, dans des arrière-plans éclatants, qu’ont lieu nos épanouissements », que « c’est là que nous sommes, alors qu’au premier plan nous allons et venons » et que le paysage « luit comme une âme commune ». C’est tellement juste en peinture ! J’aime beaucoup aussi sa façon de spiritualiser l’art par la Charité : « L’art est l’amour en plus ample, en plus démesuré. Il est l’amour de Dieu. Il n’a pas le droit de s’arrêter à l’individu, qui n’est que la porte de la vie. Il doit la franchir. Pour s’accomplir il doit œuvrer là où tous – sont un. » Enfin, l’une de ses formules pourrait résumer tout mon article sur Turner et Léonard : « L’art nous a inquiétés, au lieu de nous rendre silencieux et calmes ».
    Bref, encore merci de m’avoir fait découvrir ce petit texte passionnant !

    PS : en le voyant à Gibert, j’ai vu qu’Allia proposait dans la même collection « L’Androgyne » de Péladan qui est aussi un texte très intéressant qui, à partir de la question de la représentation picturale des anges et des androgynes, développe une réflexion sur l’art et la spiritualité qui rejoint certains thèmes proches de ceux de Rilke ici. Si tu en as l’occasion, je te le recommande, ça se lit très rapidement et ça peut t’intéresser !

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