L’écriture, l’université, l’apprentissage de l’écriture

Il y a encore quelques semaines, avant de visionner l’entretien de Jean-Yves Masson aux archives audiovisuelles (http://www.archivesaudiovisuelles.fr/FR/_video.asp?id=1648&ress=5330&video=118890&format=68#21542), je croyais, sans doute bien naïvement, que l’on pouvait sans incompatibilité aucune être à la fois universitaire et poète. Moi qui suis encore tout juste au seuil de ces deux pratiques, j’apprends avec tristesse qu’en France on ne peut, sur un CV universitaire, mentionner les poèmes ou recueils que l’on a publié, et qu’inversement il vaut mieux passer sous silence ses fonctions d’universitaire lorsqu’on fait appel à nous en tant que poète. Or il semble que dans d’autres pays, notamment aux Etats-Unis, la situation soit bien différente, et qu’être poète puisse être considéré comme une qualité lors d’un recrutement à l’université, ou du moins ne soit pas un élément devant être dissimulé ! Comme le souligne très justement Jean-Yves Masson, le fait d’être poète n’indique en rien que l’on sera un bon professeur, mais après tout, pourquoi la pratique de l’écriture devrait-elle être quasiment disqualifiante pour quelqu’un qui souhaite en enseigner les mécanismes par l’analyse ? À mon sens, le monde de l’analyse littéraire et celui de la création ne devraient pas se tourner le dos, mais pouvoir au contraire se compléter. Dans le monde universitaire en France, on demande finalement au poète d’abdiquer de la partie la plus importante de sa vie et de sa personnalité, ou du moins de la scinder en deux.

Ces remarques rejoignent en partie la question des lieux d’apprentissage de l’écriture – comme pratique artistique s’entend –  en France : si des écrivains sont recrutés dans les universités d’autres pays que le nôtre, c’est aussi parce que des cursus centrés sur l’apprentissage de l’écriture y existent. La pratique de l’écriture et son analyse y sont compatibles, et l’apprentissage n’est pas cantonné à quelques ateliers somme toute très périphériques par rapport à l’enseignement de base. Dans ma propre expérience, l’atelier que j’ai eu la chance de suivre à la Sorbonne a fonctionné comme un catalyseur de mon écriture, m’a mis sur le chemin d’aspects techniques qu’à l’époque je ne soupçonnais pas : bref, c’est un moment essentiel de mon apprentissage. Mais il en faudrait tellement plus !

En musique, les compositeurs apprennent la composition dans des conservatoires ou des universités (selon les pays), les artistes plasticiens vont dans des écoles d’art…et les écrivains cherchent seuls. Bien sûr, le matériau de départ de la poésie, le langage, est un matériau dominé par tous, ce qui n’est pas le cas du langage musical ou des techniques de sculpture, de peinture ou de vidéo. Mais pour créer une œuvre ce matériau verbal doit être réapproprié et dépassé, ce qui implique travail et technique, exactement comme dans les autres arts. J’ai eu la chance d’assister récemment à la classe de composition du compositeur allemand Wolfgang Rihm : voir les étudiants arriver en cours avec une esquisse de leur œuvre, et voir le maître leur signaler ce qui fonctionne mal, leur faire part de ses doutes, les réorienter, m’a fait prendre terriblement conscience du manque dont souffrent les apprentis écrivains. Croire que parce qu’il s’agit de manier le langage nous pouvons nous former absolument seuls est à mon avis dommage, car c’est nier ce qui fait que la poésie (et la littérature en général) puisse être considérée comme un art à part entière. Ne croyons pas que parce qu’elle serait enseignée l’écriture se trouverait galvaudée : c’est au contraire considérer que l’apprentissage n’est pas aussi nécessaire que pour les autres arts qui fait que tout le monde peut s’improviser écrivain, et écrire souvent n’importe quoi. Et l’Histoire fera de toute façon le tri de ceux qui sortiront de ces cursus. Former, dans des structures adaptées, tous les artistes sauf les écrivains, c’est oublier la part essentielle de technique et de travail de toute œuvre littéraire, et abandonner à demi-mot aux poètes le privilège de l’inspiration.

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4 réflexions au sujet de « L’écriture, l’université, l’apprentissage de l’écriture »

  1. Tout cela est très juste. Quelques remarques, en marge.

    Tu parles des Etats-Unis, et je me demande si au Québec aussi il n’existe pas des structures pour apprendre à écrire, voire, à devenir écrivain. Mais l’université française est ancrée dans une tradition du commentaire, de la littérature de seconde main ; nous sommes au pays de la dissertation, du commentaire composé, mais aussi de la khâgne, au pays du concours, de l’épreuve. La cursus honorum valorise de bons esprits, des têtes bien faites et bien pleines, mais peu de plumes ; quelques unes échoient tout de même au Collège de France, mais s’expatrient bien souvent. En khâgne, on n’apprend pas à écrire ; je plains les correcteurs de la rue d’Ulm quand ils doivent s’enfiler des tas de copies écrites dans une prose pleine de lourdeurs et bouffie de références ; toutefois ces derniers sont des pies, ce qui brille les attire. Enfin la postérité est souvent cruelle avec les écrivains-normaliens (jalousie ? amertume ? mais non, voyons… ). Je trouve l’idée bonne d’endroits où l’on pourrait apprendre à écrire. Mon expérience d’enseignant me dit que l’apprentissage de l’écriture est aujourd’hui plus que nécessaire : le goût de l’écriture, de la clarté, de l’expression, voilà quelque chose qui se perd. Avec la maîtrise de la langue, de sa richesse, le goût de s’exprimer et a fortiori d’écrire, est un pas vers la réflexion, la conscience de soi et du monde. Je déplace un peu le débat, déformation professionnelle ! Et puis, inciter les élèves à inventer la beauté, cela ne me gène pas.

    Tu conclues avec une remarque tout à fait pertinente, qui demanderait bien des pages d’analyse, qui même peut relancer le débat à l’infini : l’idée de l’inspiration, qu’être poète ça ne s’apprend pas, ça se travaille bien sûr, mais enfin le ciel nous a confié quelque chose. Je crois que par frilosité je me réfugie derrière cette idée – nous en avons déjà parlé, je me sentirais mal à l’aise dans un atelier ; je dis cela mais je n’ai pas essayé –, mais au fond je ne la soutiens pas. Qu’il existe des endroits où apprendre à écrire, à se chercher un style, cela n’empêche pas les inspirés de vivre, et cela peut susciter des vocations.

  2. Cela est d’autant plus regrettable que, si je ne m’abuse, cette rupture entre le monde scolaire et la pratique de l’écriture en France n’existe pas de tout temps: il suffit de se souvenir par exemple des classes de rhétoriques.
    Sinon il est plutôt ironique de constater que si chez certains amoureux des lettres, ce rejet dédaigneux de l’idée d’une pratique de l’écriture apparaissant scolaire et besogneuse se fait au nom de l’inspiration, avec l’idée sous-jacente que l’artiste est un être à part et que l’art ne peut en rien s’apprendre, ce dédain est en fait largement relayé dans notre société à l’heure de la consommation culturelle de masse, où la confusion entre littérature et simple pratique de l’écriture est de plus fréquente. Ainsi, la dimension proprement esthétique d’un texte étant toujours plus escamotée, plus oubliée, bientôt même incompréhensible à se confondre trop souvent avec le propos et les sentiments que celui-ci provoque, comment expliquer et défendre dès lors la nécessité d’ateliers d’écritures, autrement qu’en de simple lieu de divertissements. Dans un cas on se heurte à la notion d’exception du génie, de l’autre l’idée que l’expression du moi et de la singularité et des sentiments priment avant tout, donc sans réelle recherche esthétique et besoin de formation.

  3. Petits prolongements à tes réflexions.

    Tu peux étendre ce paradoxe de l’enseignement à tous les niveaux du scolaire: au collège et au lycée, les professeurs « fabriquent » des sujets d’écriture, rédaction ou sujet d’invention pour le bac – ce que moi j’appelle une proposition d’écriture, d’autres une consigne – mais ne la pratique pas plus que ne la pratiquera le dernier de la classe qui s’en fout. Non seulement les profs, de manière générale, lisent peu, mais surtout, n’ont pour la plupart aucune pratique de l’écriture telle qu’ils l’imposent à leurs élèves. Je trouve ça très grave en réalité. Les critères selon lesquels on jugera ensuite les productions d’élèves seront forcément déconnectés des réalités de la proposition. Combien de professeurs arrêteraient sur le champ de faire écrire leurs élèves sur un souvenir de vacances s’ils se rendaient compte par la pratique que cette seule piste appelle bien plus de mauvais moments que de bons, dont la simple expression relève déjà du 20 sur 20!
    Jouer avec l’écriture dans les apprentissages est fondamental : il l’est aussi que le professeur ce soit plié à ses propres exigences.
    Récemment j’ai corrigé des copies de bac blanc avec une amie: j’ai proposé qu’on fasse nous-mêmes le sujet d’invention, qui me semblait bizarre. Au bout d’une heure nous nous débattions encore avec une partie de la consigne, incompréhensible dans le cadre de l’exercice. Les notes ont été revues en conséquence.

    Conclusion, l’écriture n’est jamais considérée que comme un support pédagogique, surtout quand il s’agit de créer quelque chose. Elle sert à la fois à juger de votre maîtrise de la langue, de votre expressivité et, pire, de votre imagination.
    Quand je suis devenu animateur professionnel d’atelier d’écriture, une question s’est posée d’emblée: faut-il, pour faire écrire, écrire soi-même? La réponse est oui, mais pas au sens fort du terme. Il s’agit d’avoir une pratique, quelle qu’elle soit, non d’être auteur. A l’inverse, j’ai suivi des ateliers d’auteurs, c’était scandaleusement mauvais. Ecrire soi-même suffit-il à faire écrire les autres? non, définitivement non. C’est pourquoi j’ai aussi des réserves sur les ateliers à l’américaine.
    Il y a une pédagogie de l’atelier, c’est un véritable champ de recherche, avec ses subtilités, ses risques.
    Mobiliser les ressources de l’écriture et chercher l’expression de l’intime n’est pas anodin; s’en rappeler permettrait peut-être qu’on revalorise l’ensemble des pratiques littéraires, et qu’on les étendent encore.

    Une dernière chose: tu trouveras chez Raymond Carver (encore et toujours!) de très belles pages sur les cours d’écriture romanesque, dans « Les feux ». Une petite idée des conditions dans lesquels se font ces ateliers universitaires.

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