La poésie : art du son, art du sens

 

Que le sens se manifeste dans le son : cette formule résume bien une des tentatives essentielles de mon travail poétique. Il semble aller de soi de tourmenter, de torturer la langue et les mots, pour imprimer au poème un sens que l’on poursuit, et, par-delà, le sens que l’on voudrait donner au monde. Dans ce travail sur les mots, la création du son me semble le lieu où naît véritablement le sens, où il prend vie : le son est pour moi un matériau très concret que l’on peut modeler à l’infini, de façon à créer soit une harmonie son-sens, soit au contraire des tensions qui permettent d’aller au delà du sens habituel des mots, de dépasser le signifié figé, but somme toute du langage poétique.

Cette question du son et du sens en poésie soulève naturellement celle des rapports entre poésie et musique. Ces deux arts se rencontrent et se lient dans l’écoute, dans le sonore, et dans l’inscription dans le temps (Cf. mon post  De la poésie comme art du temps). Mais la musique a le pouvoir de s’affranchir du signifié (voire même du signifiant), ce qui a eu et a toujours le don de complexer très largement les poètes. Nous avons tendance à voir dans la musique l’art suprême qui touche de manière plus directe au sens : n’ayant pas besoin des mots, il serait un langage en contact intime avec la Vérité. Or ce que possède la poésie et que n’a pas la musique – les mots, les significations de ces mots, la formulation d’un sens à partir de signifiés – est précisément ce qui fait sa force.

En effet en poésie, les rapports entre son et sens sont liés à la question de la voix. La voix qui se déroule est bien sûr un tracé mélodique et rythmique, éminemment musical, avant tout un son. Mais dans le texte le son s’incarne et devient Verbe, la voix se fait parole : cette parole dit quelque chose du monde ou d’elle-même. La poésie est donc pour moi le lieu privilégié du travail conjoint du son et du sens, afin que dans l’écoute du poème le son rendu par le texte soit articulé (ce qui n’exclut pas bien sûr un rapport de tensions) au sens du poème. Ainsi, l’effet produit par le poème porte sur les sens et sur l’intelligence du lecteur, en un même instant. Le sens manifesté dans le son, ou du moins sa tentative, c’est l’espoir d’une poésie qui pense et chante tout à la fois.

Publicités

6 réflexions au sujet de « La poésie : art du son, art du sens »

  1. Message plein de justesse, c’est là l’intuition fondamentale de la poésie.

    *

    « La parole, en poésie : une écoute simultanée des mots déconceptualisés par les sons, des sons troublés par des mots. »

    Faut-il que je nomme l’auteur…

  2. En relisant ces quelques mots de Bonnefoy, je les trouve très justes car ils sous-entendent justement que cette déconceptualisation par les sons ne va pas de soi dans le langage, qu’elle est au contraire la condition et l’essence de la parole poétique donc d’un langage qui tente de dépasser les limites à la fois du son et du sens.

    Cette idée du son qui en quelque sorte perturbe le sens dans le langage poétique me suggère une autre idée : j’ai parlé du complexe du poète face à la musique, qui comme elle se passe des mots et donc du signifié serait plus à même de toucher la Vérité. Or il me semble que l’inverse existe aussi dans la conception que le poète peut se faire de la musique : l’absence de sens porté par les mots ne peut-il conduire au mensonge ? Le son peut sans doute être une menace, ou un masque pour le sens. Je me souviens du commentaire de Mallarmé à propos de son « Sonnet en -yx », resté incompréhensible pour la plupart de ses contemporains, : il préconisait (faute de mieux sans doute) de l’écouter, de se laisser porter par les sons, pour obtenir une sensation « assez cabalistique »…il séparait ici l’écoute du son du sens de son texte, substituait le son au sens, si complexe, alors qu’il les avait tellement pensés pour fonctionner ensemble !

  3. Le complexe du poète devant l’évidence de la musique, mon lot quotidien, ma croix !

    La musique est peut-être aussi l’art le plus séducteur, elle porte plus que tout autre la promesse d’un arrière-monde (Bonnefoy commente admirablement cela, Keats entendant le rossignol, Vigny le son du cor) donc d’une esquive du sens, du besoin d’inventer le sens. J’imagine la grande solitude, l’amère résignation de Mallarmé, contraint presque pour ne pas complètement passer pour un fou de faire croire qu’il avait surtout œuvré au son, que les mots importaient finalement peu…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s