Voix féminines et mythe dans « Les Femmes » (Alcools) d’Apollinaire

Très présentes, mais souvent sans voix, les figures féminines abondent dans Alcools d’Apollinaire, qu’elles soient tirées de la mythologie, de la vie ou de l’imagination du poète. Mais il ne leur prête quasiment jamais de voix, de langage, de pensées formulées, sa propre voix  prenant le pas sur les voix féminines. Je voudrais m’intéresser à une exception, le très beau poème-conversation « Les Femmes », qui retranscrit de manière presque brute la parole féminine, en la liant à ce qui me semble être un arrière-plan mythique, ou plutôt, pour reprendre le terme de Pierre Brunel, un « contrepoint mythique » (Mythocritique II, PUF, 1997).

 
Dans la maison du vigneron les femmes cousent

Lenchen remplis le poêle et mets l’eau du café

Dessus ─ Le chat s’étire après s’être chauffé

Gertrude et son voisin Martin enfin s’épousent

 
Le rossignol aveugle essaya de chanter

Mais l’effraie ululant il trembla dans sa cage

Ce cyprès là-bas a l’air d’un pape en voyage

Sous la neige ─ Le facteur vient de s’arrêter

 
Pour causer avec le nouveau maître d’école

Cet hiver est très froid le vin sera très bon

Le sacristain sourd et boiteux est moribond

La fille du vieux bourgmestre brode une étole

 
Pour la fête du curé La forêt là-bas

Grâce au vent chantait à voix grave de grand orgue

Le songe Herr Traum survint avec sa soeur Frau Sorge

Kaethi tu n’as pas bien raccommodé ces bas

 
Apporte le café le beurre et les tartines

La marmelade le saindoux un pot de lait

Encore un peu de café Lenchen s’il te plaît

On dirait que le vent dit des phrases latines

 
Encore un peu de café Lenchen s’il te plaît

Lotte es-tu triste O petit coeur ─ Je crois qu’elle aime

Dieu garde ─ Pour ma part je n’aime que moi-même

Chut A présent grand-mère dit son chapelet

 
Il me faut du sucre candi Leni je tousse

Pierre mène son furet chasser les lapins

Le vent faisait danser en rond tous les sapins

Lotte l’amour rend triste ─ Ilse la vie est douce

 
La nuit tombait Les vignobles aux ceps tordus

Devenaient dans l’obscurité des ossuraires

En neige et repliés gisaient là des suaires

Et des chiens aboyaient aux passants morfondus

 
Il est mort écoutez La cloche de l’église

Sonnait tout doucement la mort du sacristain

Lise il faut attiser le poêle qui s’éteint

Les femmes se signaient dans la nuit indécise

 
Septembre 1901-mai 1902
 

Ce poème entremêle plusieurs voix féminines (en italique) à une voix qui s’exclut dès le premier vers du nombre des femmes, et dont on peut donc supposer qu’il s’agit de la voix du poète, ou du moins d’une voix masculine. Or cette polyphonie serrée ne devient jamais cacophonie, et ce poème peut sans doute être lu comme un véritable relais harmonieux des voix, malgré le léger brouillage introduit par l’utilisation de grands mythes féminins de manière contrapuntique.
 

Trois femmes cousant

Dès le début du texte, les femmes sont présentées dans une activité typiquement féminine : la couture. Les mythes féminins liés à l’acte de coudre sont nombreux, de Pénélope en passant par Philomèle et les trois Parques. Ici la référence à ce dernier mythe nous paraît justifiée, car ce poème est un poème de la mort, de l’annonce de la mort, s’approchant au fur et à mesure qu’avancent les travaux de couture des femmes. De même on peut penser au mythe de Philomèle, dans lequel la couture se substitue à la parole : ici l’acte de coudre signale peut-être que c’est justement les voix féminines qui vont coudre le tissu du texte.

La présence en contrepoint du mythe de Philomèle peut se lire aussi dans deux vers de la deuxième strophe, avec la mention du rossignol qui tente de chanter et à qui une chouette coupe la parole. Ces deux vers me semblent très complexes à interpréter, car il tissent des liens à la fois concordants et contradictoires avec le mythe grec (mais notons que cet usage double des mythes est une constante dans Alcools). Le rossignol en cage, qui tente de chanter, correspond bien à la figure de Philomèle emprisonnée à qui l’on a coupé la langue, et qui ne retrouvera le véritable usage de sa voix que métamorphosée en rossignol. Comme le rossignol en cage, les femmes sont confinées dans la maison, mais contrairement à Philomèle elles font usage de la parole, ou du moins comme l’oiseau, elles « essaient ». Une chouette, qui elle vit dehors, leur coupe la parole, les « effraie », la peur transparaissant à travers le jeu de mots sur le nom de cet oiseaux nocturne. Faut-il lire dans ces vers précisément un exemple de ce que refuse Apollinaire dans ce texte : le combat pour la voix, pour le chant, avec silence de la voix féminine emprisonnée ? L’harmonie du poème entre la voix masculine et les voix féminines, notamment à la fin du texte où un magnifique relais se crée entre toutes ces voix (auxquelles s’ajoute celle des cloches) pour annoncer la mort du sacristain, laisserait à penser que oui.

Mais un élément vient brouiller cette analyse : la cécité du rossignol. Dans le mythe en effet, Philomèle est muette et non pas aveugle, or ici l’oiseau souffre d’un double handicap. Peut-être donc peut-on déceler ici une pointe d’ironie de la part d’Apollinaire envers les femmes dont la conversation balance entre éléments poétiques (description du paysage, mention de l’amour) et discussion emprisonnée dans  quotidien : en atteste par exemple la rime « tartines »/« latines ».

Poème de l’harmonie entre les voix, redonnant une place poétique à la voix féminine à travers la voix du poète, ou poème enfermant les femmes dans une cage-maison d’où Philomèle, par la ruse, avait tout fait pour sortir ? La première interprétation me semble plus juste, mais comme souvent dans Alcools, l’usage contrapuntique du mythe déconcerte, et laisse ouvertes plusieurs interprétations parfois opposées, entre lesquelles ils n’est pas facile –  et sans doute pas souhaitable – de trancher.

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