Jeu et théorie du Duende, Federico Garcia Lorca

DuendeAu début de sa conférence Juego y teoría del duende, donnée en 1933 (Buenos Aires) et 1934 (Montevideo), Federico García Lorca exprime le désir de ne pas ennuyer son auditoire, et pour ce faire choisit un sujet chargé en énergie et en mystère, le duende, qu’il évoque d’abord dans une périphrase comme «l’esprit caché » de l’Espagne.

Le mot duende en espagnol, désigne à la fois une sorte de petit lutin, un chardon d’Andalousie, et surtout cet esprit mystérieux, ce charme qui se dégage du flamenco. Il est par exemple fréquent de dire de telle danseuse qu’elle « a du duende ». Le mot est donc quasiment intraduisible, le vocable français le plus proche, mais toutefois extrêmement réducteur, serait sans doute envoûtement. Cet insaisissable duende s’incarne plus volontiers dans les arts liés au mouvement, et donc au temps :

Todas las artes son capaces de duende, pero donde encuentra más campo, como es natural, es en la música, en la danza, y en la poesía hablada, ya que estas necesitan un cuerpo vivo que interprete, porque son formas que nacen y mueren de modo perpetuo y alzan sus contornos sobre un presente exacto.

Tous les arts peuvent accueillir le duende, mais là où il trouve le plus d’espace, bien naturellement, c’est dans la musique, dans la danse, et dans la poésie déclamée, puisque ces trois arts ont besoin d’un corps vivant pour les interpréter, car ce sont des formes qui naissent et meurent de façon perpétuelle et dressent leurs contours sur un présent exact.

Le charme du duende est quelque chose de vague, de difficile à définir, qui peut vite – trop vite – tomber dans des clichés de guide touristique. Sans aller jusque-là, Federico García Lorca lui-même, dans ses descriptions des chanteurs, danseurs ou toreros en train de lutter jusqu’au sang pour réveiller leur duende, semble avoir un goût prononcé pour ces grands topoï de l’art de la péninsule ibérique. C’est sans doute la part de « jeu » (qui n’est pas seulement celui du duende !) de sa conférence : il fait montre, « avec duende », de son talent d’orateur et d’écrivain.

Mais cette conférence est bien également une « théorie », qui élargit sa réflexion bien au delà des frontières de l’Espagne. Selon Federico García Lorca, celle-ci est le pays du duende comme l’Allemagne est celui de la muse ou l’Italie celui de l’ange. Il développe une comparaison entre ces trois vecteurs d’inspiration créatrice : la différence centrale selon lui réside dans le rapport à la mort. La muse et l’ange ont peur de la mort, ou bien la chantent avec des « larmes de glace », alors que le duende la cherche, et ne s’approche que s’il la sent alentours, ce qui tiendrait à une autre particularité ibérique :

España es el único país donde la muerte es el espectáculo nacional…

L’Espagne est le seul pays au monde où la mort soit le spectacle national…

Une autre différence, bien que moins explicitement formulée, se devine à divers endroits du texte : celle entre l’immobilité et le mouvement. La muse dicte et l’ange donne sa grâce, ils sont statiques et anciens, alors qu’il faut lutter avec le duende, qui est sans cesse changeant et fuyant. Ainsi le duende, contrairement à la muse, ne crée pas des « formes mais la moelle des formes ». S’il est insaisissable, il n’empêche pas pour autant l’existence de la forme, dont il retrouve l’essence tout en l’effaçant à première vue :

el duende ama el borde de la herida y se acerca a los sitios donde las formas se funden en un anhelo superior a sus expresiones visibles.

le duende aime le bord de la plaie et s’approche des endroits où les formes se mêlent en une aspiration qui dépasse leur expression visible.

Cette opposition – parfois excessive – entre statisme de la muse et de l’ange et vivacité du duende est répétée à la fin du texte, lorsque le poète nous dit avoir dressé trois arches. Dans deux d’entre elles, la muse et l’ange sont au calme…et la troisième est vide. L’auteur s’interroge : « El duende… ¿Dónde está el duende? » (« Et le duende…Où est le duende ? » ), signalant ainsi de manière habile qu’il a sans doute habité un instant sa propre conférence, avant de s’enfuir ailleurs, car « El duende no se repite, como no se repiten las formas del mar en la borrasca. » (« Le duende ne se répète jamais, pas plus que ne se répètent les formes de la mer dans la bourrasque. ») Un texte alerte et enthousiaste, qui, même si certains éléments  peuvent être perçus comme caricaturaux, a le mérite de bousculer et de malmener un peu notre vision de l’art.

Federico García Lorca, Jeu et théorie du Duende, Édition bilingue, traduction de Line Amselem, Allia, Paris, 2008

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11 réflexions au sujet de « Jeu et théorie du Duende, Federico Garcia Lorca »

  1. C’est très intéressant, cette distinction entre le duende d’une part et l’ange et la muse d’une autre part ; mais je me demande, à la lecture de ton article, si cette distinction ne tient pas au fait qu’il s’agit en réalité de principes intervenant sur des aspects différents de l’art. Le duende, à l’inverse de l’ange ou de la muse, me semble moins concerner la création que l’interprétation, d’où les formes d’art particulières qu’il privilégie, qui toutes nécessitent une interprétation. Il s’agirait donc moins d’un vecteur d’inspiration créatrice que de performance. Partant, on pourrait distinguer ces principes sur d’autres plans. Par exemple, l’ange et la muse me semble plus des principes spirituels quand le duende me semble plutôt sensuel. De même, le duende semble plus venir de l’artiste même, de l’intérieur, tandis que l’ange et la muse –dans leur représentation- semblent plus décrire une inspiration extérieure que recevrait l’artiste. Enfin, ce ne sont que quelques réflexions mal dégrossies que m’inspire ton article ! Ça donne envie d’aller lire cette conférence en tout cas !

  2. Beaucoup de réponses à ton commentaire se trouvent dans le texte de Lorca. Il est vrai que le duende est souvent présenté comme quelque chose qui surgit de l’intérieur de l’artiste, même si sa provenance semble aussi insaisissable que le duende lui-même. Pour ce qui est de l’opposition spirituel/sensuel, elle existe, mais peut être également nuancée : Lorca affirme que le duende permet d’entrer en communication avec Dieu…à travers les 5 cinq sens !
    Enfin, la question de la création et de l’interprétation est également abordée : « Souvent le duende du musicien se transmet au duende de l’interprète, et d’autres fois, quand le musicien ou le poète n’en sont pas, le duende de l’interprète, et c’est là quelque chose d’intéressant, crée une nouvelle merveille qui a en apparence, seulement, la forme primitive. » Le duende peut donc être le fait du créateur comme de l’interprète, qui devient, sous l’impulsion du duende, créateur lui-même. Par contre il est certain que Lorca donne beaucoup plus d’exemples d’interprètes que de créateurs dans son texte.

  3. Je me demandais justement s’il n’y avait pas une forme d’idée mystique derrière ce principe de duende. D’ailleurs, c’est marrant, mais cet article me fait penser à un vers de St Jean de la Croix, « Les profondes cavernes du sentir » (« Las profundas cavernas del sentido ») ; je trouve que ce vers comporte un peu ce qu’évoque le duende : l’expérience des sens, le surgissement intérieur, l’aspect envoutant, l’aspect plus sombre aussi qui se tourne vers la mort… Il ne manquerait que l’idée de mouvement en somme ; on est loin du Flamenco ! Après, bien que je ne sois pas un expert en doctrine mystique, l’idée de la « Nuit des sens » me semble difficilement compatible avec celle du duende, et les fondements éthiques de l’un et l’autre doivent être relativement opposés. Mais si l’on ne s’en tient qu’aux évocations poétiques d’un tel vers, je trouve le rapprochement intéressant, et ce d’autant plus que je ne me souviens pas avoir déjà rencontré ce type de formule dans la mystique française (rien de tel chez Madame Guyon par exemple me semble-t-il) ; après, encore une fois, je ne suis pas un expert en la matière… Bref, je trouverais intéressant de retrouver une forme de duende dans cette poésie en dépit d’une inspiration éthique très différente, que cet esprit se manifeste malgré tout en quelque sorte. Mais bon, je suis un peu fatigué, alors ces rapprochements valent ce qu’ils valent… 😉

  4. Je viens de lire cette conférence et j’ai vu que Jean de la Croix est cité pour son duende, donc mon intuition précédente n’était pas totalement infondée ! Enfin, en tout cas, c’est un beau texte, facile à lire et intéressant. Par contre, je trouve que l’aspect « universel » du duende est exprimé de manière plus claire dans cette conférence que ce que tu ne le fais sentir dans ton article, si je puis me permettre une légère critique qui n’enlève rien à la qualité de ce dernier par ailleurs ! Maintenant, je sais que je préfère Léonard (et dans une moindre mesure Michel-Ange) à Raphaël parce que chez ce dernier, « l’Ange » n’est contrebalancé par aucun « duende » ;-). D’ailleurs, comme théorie de la création, cette distinction entre muse ou ange et duende recoupe et complète un peu, je trouve, la question picturale du dessin et de la couleur, et du designo et du componimento inculto. Les problématiques ne sont pas exactement les mêmes, mais elles se recoupent sur certains points ! Bref, la création est un balancement constant, que ce soit entre l’Ange et le duende, ou entre Apollon et Dionysos…

  5. Que de rapprochements ! Il est vrai que Lorca affirme que tous les pays sont capables de duende, (et cite des exemples pris dans toute l’Europe), mais très sincèrement, je pense qu’il s’agit d’une sorte de stratégie d’orateur car la plupart du temps c’est pour montrer la supériorité de l’Espagne. D’ailleurs, le duende reste un concept qui n’existe que dans la péninsule ibérique, il n’a pas la dimension universelle que peuvent avoir les figures de la muse et de l’ange qui nous viennent toutes deux de mythologies (grecque, chrétienne) s’étant répandues dans la majeure partie du monde occidental. C’est pourquoi je ne sais pas si on peut parler de « balancement » entre deux pôles dans ce cas-là, car je crois que le duende reste une particularité espagnole. Donc je ne suis pas sûre que le rapprochement puisse fonctionner avec Apollon et Dionysos, mais bon, je ne suis pas moi non plus une spécialiste du sujet ! Par contre il est vrai qu’une hypothèse m’a effleurée : à la lecture de cette conférence, j’ai pensé que si l’orphisme n’a pas eu de prise aussi forte en Espagne au XXème que dans le reste de l’Europe, c’est peut-être parce que certaines caractéristiques orphiques étaient déjà assumées par le duende (côté obscur, lutte avec la mort…). Il faudra que je me penche plus avant sur l’hypothèse pour voir si elle peut se vérifier ou non.

  6. Le rapprochement avec Dionysos est effectué dans le texte lorsqu’il parle pour qualifier le duende de « cri dionysiaque et égorgé ». Après, c’est peut être simplement rhétorique. Sinon, pour la question du duende et de l’orphisme, il y a quand même une différence de taille : le duende est une création populaire spontanée, l’orphisme est une élaboration intellectuelle ; de même, le duende procède du corps quand l’orphisme, même dans sa dimension dionysiaque, procède plus de l’esprit me semble-t-il… Et c’est peut être donc plus l’opposition de cet « esprit caché » à l’orphisme qui a empêché son développement, je ne sais pas… Mais quelqu’en soit la raison, tu as sans doute raison de te pencher sur cette question, c’est une direction intéressante !

  7. Oui, il est certain que cette hypothèse doit être vérifiée, car il est possible qu’elle ne fonctionne pas. Par contre, je crois que pour la question dionysiaque je me suis mal exprimée : je suis tout à fait d’accord avec toi sur le fait que le duende peut présenter des caractéristiques dionysiaques, par contre, ce qui me semble plus difficile à démontrer, c’est le « balancement » entre Dionysos et Apollon qui serait comparable à celui entre « duende », « muse », ou « ange »…car le duende me semble un phénomène moins universel que toutes les autres notions. Je me trompe peut-être, mais le duende m’apparaît comme un phénomène qui bouscule un peu toutes ces catégories, dans le cas de l’Espagne.

  8. Bonjour,
    Curieusement, ce texte est venu à moi il y a 4 ans.
    Aujourd’hui, il m’est revenu lorsque une excellente Librairie/Galerie parisienne, Ofr, dans le 3e, qui est celle qui vend le plus cet ouvrage en France (et dans le monde!) m’a commandé d’en faire une Performance. C’était en février dernier.
    Aujourd’hui, elle tourne dans l’esprit Ofr, c’est à dire, « fait avec 0 francs!), ou bien, Open, Free, Ready; ou encore On FiRe! Avec l’aimable autorisation des Éditions Allia, naturellement.
    Un article a été publié (électronique) par la Revue Cassandre:
    http://linsatiable.org/?Rodrigo-Ramis-et-le-duende ;
    et elle se produit dans des lieux non-conventionnels:
    https://www.facebook.com/events/1395677567366448/?fref=ts .
    Le texte est à l’origine une conférence, certes. Ceci est respecté, c’est une évidence. Mais comme cela a été peut-être lors des conférences données par l’auteur, il permet l’envol. Il permet aussi des évocations personnelles, des « souvenances » et le déploiement d’une conception de mise en relations selon l’esprit et l’action du Théâtre d’Ailes Ardentes. But ultime de toute expérience humaine, non?
    Merci de votre attention.

  9. Bonjour,

    J’ai la fierté de vous informer de la suite de notre travail d’après Jeu et Théorie du Duende, aux Éditions Allia!

    Qu’est-ce qui peut-être plus important, maintenant mais bien depuis la nuit des temps, que de se rencontrer à la lueur d’une simple lumière, à la clarté du don et du partage, pour écouter une histoire qui parle de choses essentielles? Que faire d’autre si ce n’est partager l’essentiel?

    https://www.facebook.com/events/962772353734616/

    Mais, en fait, qu’est-ce que le Duende?
    Qu’évoque-t-il en moi-même, hôte de la Soirée,
    dans une histoire personnelle,
    quelles visions et rêves me traversent,
    faisant partie d’un héritage reçu et d’une expression de vie à construire en permanence?

    Théâtre d’Ailes Ardentes présente une Soirée « comme à la maison »,
    avec Accueil et Rituel de Café dans le salon,
    puis Conférence et Visions dans la Chambre de l’Intimité, « en famille ».
    Hommages aux cultures africaines, amérindiennes, aux résistances,
    hommage à la sensualité de la langue castillane.

    « Rodrigo Ramis, presque immobile, instable, il danse, oui,
    mais à l’intérieur, bouge à peine, avec précaution,
    tremble comme la flamme d’une bougie, à peine, mais il danse.
    Et au bord du silence d’où l’on attend ce jaillissement de la révélation,
    il parle doucement de cette violence,
    cette joie qui est au-delà de toute jouissance et dépasse toute angoisse….
    il s’agit d’un rituel…. » par Nicolas Roméas, Cassandre/Horschamp

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