Le Coeur-espace, Yves Bonnefoy

Le coeur-espaceUn des vers de ce recueil affirme « Le cœur-espace est un cri », ce qui pourrait définir tout aussi bien la notion de cœur-espace que le recueil lui-même. Il existe deux versions de ce premier recueil un peu oublié d’Yves Bonnefoy, l’une de 1945, l’autre, abondamment corrigée et élaguée, de 1961. Le Cœur-espace constitue pour Bonnefoy un début d’écriture, selon le titre de l’entretien accordé en 2000 à Maria Silvia Da Re et publié à la suite du recueil. Cette entrée en poésie se fait sous le signe d’une parole jaillie de l’inconscient, de mots et de phrases que le poète laisse surgir et s’écrire librement.

Les images et les métaphores résultant de cette écriture libérée d’un sens qui lui préexisterait sont saisissantes, et d’une beauté que l’on pourrait dire en quelque sorte « convulsive ». Ainsi par exemple le vers liminaire qui allie les opposés dans un alexandrin lapidaire :

Au plein froid de l’été ton visage de pierre

Vers la « source unique » de l’inconscient

Le jeune Bonnefoy se lance avec le Cœur-espace dans l’exploration d’un monde nouveau, celui de la parole de l’inconscient, comme il l’explique dans l’entretien avec Maria Silvia Da Re : « je me souviens de ce sentiment de seuil qui s’ouvre que me donnèrent bientôt les vers du Cœur-espace, une impression de descente dans un espace verbal intérieur à moi… ». Un seuil donc, comme sentiment premier, que ressent aussi très fortement le lecteur. Au fur et à mesure que l’on tourne les pages de ce bref recueil, la sensation d’entrer dans un territoire inconnu, de franchir une frontière se fait de plus en plus prégnante. Or ce thème du franchissement surgit plusieurs fois dans le recueil : « Ainsi j’avais franchi ton visage dans l’herbe », ou plus loin « J’ai vu que n’ai-je vu tu as un goût de frontière ». Cette frontière est sans doute celle-là même de ce seuil poétique, de ce monde verbal nouveau qui se donne à travers des visions extrêmes, voire violentes.

Il y a ainsi prolifération d’images, dans un flux d’enthousiasme qui ne cesse que lorsque nous refermons le livre. En effet, le rythme imprimé au recueil ne retombe quasiment jamais, un élan constant porte les vers toujours vers l’avant. Ce texte-flux, sans aucun signe de ponctuation, ne recule pas devant la juxtaposition de métaphores puissantes les unes à la suite des autres, ni devant une écriture discontinue. Pourtant, si l’on se penche avec un peu plus d’attention sur ces images, il devient évident que le Cœur-espace se situe très loin de l’écriture automatique.

De la permanence de la continuité dans la discontinuité

Les vers que nous avons cité plus haut montrent déjà une nette cohérence interne des images. Ainsi le « visage » qui ouvre le recueil, ne cessera de revenir sans cesse. À partir du vers liminaire semble se créer un réseau d’images évoluant peu à peu autour du froid, des saisons, puis du soleil :

Quel temps fait-il sur ton visage un hiver taché de louves

[…]

Quel temps fait-il sur ton visage j’ai vu des aigles se disputer l’hiver

[…]

Ô roue solaire visage d’huile de l’été

[…]

Mais je cherche mon unique visage celui qui transparaît

Sur la nuque du jour

Un fil se tisse donc entre les images, s’étend de l’une à l’autre, et il en est de même avec celles liées à l’enfance. Le poète, dans la seconde version, a parfois supprimé ces liens qui pouvaient paraître trop évidents (comme par exemple les nombreuses mentions du terme « Tasmanie »).

Une question vient naturellement à l’esprit : cette continuité qui perdure dans un recueil apparemment discontinu est-elle le fruit d’une censure, d’une ressaisie du texte après-coup, ou bien s’agit-il d’une structuration en quelque sorte naturelle de l’inconscient qui reviendrait aux mêmes images en les développant ? Quoi qu’il en soit, le résultat est là : un texte qui laisse transparaître de manière fascinante une structure sous son flot.

Car il s’agit bien, avec le Cœur-espace, de ressaisir dans le lieu clos du cœur l’espace extérieur. Dans l’entretien qui suit le recueil, Yves Bonnefoy explique que le « visage de pierre » témoigne pour lui de la découverte du néant, du « grand dehors » qui se dérobe, et qu’il faudrait par la poésie parvenir à rendre présent à nouveau : « la poésie, c’est ce qui commence dans l’espace mais, par une transmutation de celui-ci, se retrouve en cette unité, ce lieu comme unité à quoi fait penser le cœur ».

Le jeune poète du Cœur-espace se tient donc au seuil d’une nouvelle expérience de soi, du néant et du langage, expérience déroutante qui lutte pour tenir encore le fil de la continuité dans la discontinuité, et pour inclure sans le limiter l’espace extérieur dans l’unité intérieure. Tous ces éléments nous semblent merveilleusement condensés dans ces deux vers de la version de 1945 :

J’étais sur une porte et la nuit maintenant je ne me souviens plus

Mais dans ma main je garde encore le fil rouge des désastres

Yves Bonnefoy, Le Cœur-espace, Farrago, Tours, 2001

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3 réflexions au sujet de « Le Coeur-espace, Yves Bonnefoy »

  1. Je me souviens de ce vers : les mineurs qui se hâtent vers « la source unique des pierrailles et des cris »
    Belle lecture, chère Irène, qui me touche pour des raisons que tu imagines bien ! Je ne résiste pas au plaisir de laisser un commentaire ! Les remarques que tu fais sur le recueil, l’ambition poétique et les images de Bonnefoy sont pleines de justesse. C’est à propos de l’entretien suivant le recueil que je voudrais apporter une petite précision. Il n’est pas anodin qu’un recueil de jeunesse (un peu oublié, comme tu le rappelles) soit suivi d’un texte « explicatif », que le poète ait le privilège de commenter sa propre œuvre, de la gratifier d’un propos qui lui donne sens. Il ne faut jamais oublier ce mouvement d’auto-commentaire chez Bonnefoy, qui écrit lui-même sa légende poétique. Ce qui relève à la fois d’une démarche analytique tout à fait louable, mais qui témoigne aussi d’une volonté d’influencer les lectures (le terme et assez gauche, j’en conviens.)
    Je souhaite bon vent à ton blog !

  2. Cher Maxime,

    ta remarque est très juste. D’ailleurs, Yves Bonnefoy, au détour d’une phrase de l’entretien où il donne sens au titre du recueil, explique qu’il n’est pas certain d’avoir eu ce sens à l’esprit au moment de l’écriture. Ce petit recueil est fascinant aussi précisément parce qu’il peut se lire à trois niveaux, parce qu’il permet de voir trois démarches à trois époques différentes. Merci à toi qui, en m’offrant ce recueil, m’a placée sur le seuil de l’oeuvre de Bonnefoy.

  3. De rien !
    Il faut lire à ce sujet Arnaud Buchs, « Pour une herméneutique seconde » dans « Une pensée en mouvement, trois essais sur Yves Bonnefoy », Galilée, 2008

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